— Vous ne comprenez pas, monsieur Montenegro. Je ne suis pas venue vous parler seulement de la mort de Mateo.
Elle ouvrit son sac et en sortit une enveloppe jaunie.
— Quelques jours avant l’incendie, mon fils avait appelé sa femme. Il lui avait dit qu’il avait découvert quelque chose de dangereux dans l’entrepôt. Il avait signalé des câbles qui chauffaient et une porte coupe-feu qui ne fermait plus correctement.
Alejandro fronça les sourcils.
— Les rapports de l’époque ne mentionnaient pas cela.
— Justement.
Carmen lui tendit l’enveloppe.
— Mateo avait gardé une copie de son signalement. Il l’avait envoyée à son supérieur et avait demandé qu’on lui réponde par écrit. Mais le document n’a jamais été versé au dossier officiel.
Alejandro prit l’enveloppe sans l’ouvrir.
— Pourquoi ne l’avez-vous pas remise aux enquêteurs ?
— Nous l’avons fait. Deux fois. On nous a répondu qu’elle ne permettait pas de prouver que l’incendie avait été provoqué par une négligence de l’entreprise. Ensuite, mon fils est mort, ma belle-fille est tombée malade et tout le monde nous a conseillé de ne pas nous battre contre une société aussi puissante.
Elle marqua une pause.
— Mais il y a six mois, j’ai reçu un autre courrier.
Elle sortit une seconde feuille.
— Il venait d’un ancien responsable de l’entrepôt. Il disait qu’on avait demandé à plusieurs employés de modifier leurs déclarations après l’incendie.
Alejandro sentit ses mains devenir froides.
— Qui était ce responsable ?
Carmen lui montra le nom.
Ricardo Salcedo.
Son directeur des opérations.
L’homme qui travaillait à ses côtés depuis dix-huit ans.
Alejandro relut le nom.
Ricardo avait été responsable de la sécurité opérationnelle au moment de l’incendie. Il avait coordonné les échanges avec les enquêteurs et les assureurs. Il avait également préparé le rapport interne présenté au conseil d’administration.
— Vous êtes certaine que ce courrier vient de lui ?
— Je ne peux pas vous le garantir. Il n’était pas signé. Mais il contenait des informations que seuls les responsables de l’entrepôt pouvaient connaître.
— Quelles informations ?
Carmen sortit une photocopie. Il s’agissait d’un tableau de maintenance, avec plusieurs dates entourées en rouge. À côté de certaines interventions figurait la mention : « reporté sur instruction de la direction ».
— Mateo avait photographié ce tableau avant sa mort, expliqua-t-elle. Il avait aussi conservé des messages envoyés par son supérieur. Il voulait les transmettre à un inspecteur.
Alejandro sentit une colère froide monter en lui.
— Pourquoi me montrer cela aujourd’hui ?
— Parce que j’ai vu votre nom sur cette carte. Et parce que j’ai entendu votre père parler de Mateo, quelques mois après l’incendie.
Alejandro releva brusquement la tête.
— Mon père ?
— Il est venu nous voir. Il nous a présenté ses condoléances et a dit qu’il ne laisserait jamais une famille être abandonnée après un accident survenu dans son entreprise. Il avait l’air sincère.
Carmen baissa la voix.
— Mais quand il est parti, j’ai entendu Ricardo lui dire que le dossier était désormais sous contrôle. Votre père a répondu : « Assure-toi que personne ne découvre ce qui a été retiré du rapport. »
Alejandro resta immobile.
Son père était mort deux ans plus tôt. Il ne pouvait plus lui demander ce qu’il avait voulu dire.
— Vous avez enregistré cette conversation ?
— Non. Je n’avais pas de téléphone sur moi. J’étais trop bouleversée pour penser à cela.
Elle serra l’enveloppe contre elle.
— Je ne suis pas venue vous demander de l’argent. Je veux seulement que quelqu’un découvre la vérité sur la mort de mon fils.
Alejandro regarda Sofía, qui riait avec ses camarades.
— Je vais faire vérifier ces documents.
— Ne faites pas confiance à Ricardo.
Cette phrase résonna plus fort que tout le reste.
Le soir même, Alejandro annula son dîner avec les investisseurs et rentra directement à son bureau.
Il appela son avocate, Maître Lucía Herrera, puis lui transmit les documents de Carmen. Il lui demanda de faire préserver les archives de l’entreprise et de solliciter une expertise indépendante.
— N’interrogez pas Ricardo vous-même, lui conseilla-t-elle. Ne modifiez aucun document et ne prévenez personne avant que nous ayons sécurisé les pièces pertinentes. Si les éléments sont sérieux, il faudra les remettre aux autorités compétentes.
Alejandro accepta.
Le lendemain matin, il demanda à Lucía de constituer une équipe extérieure, sans lien hiérarchique avec la direction des opérations. Elle fit appel à un cabinet spécialisé en audits de conformité et à un expert en sécurité incendie.
Ils commencèrent par comparer les archives internes, les rapports d’inspection, les courriels et les documents transmis aux enquêteurs après le sinistre.
Au bout de trois jours, un premier élément apparut.
Le signalement de Mateo existait bien dans les archives électroniques de l’entreprise.
Il avait été envoyé cinq jours avant l’incendie.