Antoine a pâli.

Le nom lui était familier. Il l’avait entendu autrefois, dans les rares conversations où son père évoquait les dernières semaines précédant sa mort.

— Marc Delmas a disparu il y a quinze ans, a-t-il murmuré.

— Non, Antoine. Il est mort.

Élodie a inspiré profondément.

— Et Philippe sait exactement pourquoi.

Quinze ans de mensonges

Le père d’Antoine, François Delcourt, avait fondé son entreprise de transport avec trois camions et un petit entrepôt. En quinze ans, il en avait fait un groupe national.

Marc Delmas avait été l’un de ses premiers employés. Il gérait les comptes, connaissait les contrats et avait participé à plusieurs négociations majeures.

Puis, quinze ans auparavant, François avait été victime d’un accident de voiture sur une route de Normandie.

La voiture avait quitté la chaussée par une nuit de pluie. L’enquête avait conclu à une perte de contrôle. Marc, qui devait le rejoindre ce soir-là, avait disparu quelques semaines plus tard. On avait retrouvé son véhicule abandonné, mais jamais son corps.

À l’époque, Antoine n’avait que vingt-trois ans. Il venait de perdre son père et se retrouvait brutalement à la tête d’une entreprise qu’il ne connaissait pas encore assez bien.

Philippe, l’associé historique de François, avait pris les commandes.

Il avait assuré à Antoine que tout avait été fait dans les règles. Il avait réglé les problèmes financiers, négocié avec les banques et empêché l’entreprise de sombrer.

Antoine lui avait voué une reconnaissance absolue.

— Après la mort de mon père, tu as tout fait pour me protéger, a-t-il dit, comme s’il cherchait encore à comprendre.

Philippe a hoché la tête avec empressement.

— Et je le ferais encore. Tu sais ce que ton père représentait pour moi.

— Alors pourquoi cette femme affirme-t-elle que tu as fait tuer le sien ?

— Parce qu’elle veut de l’argent !

Élodie a secoué la tête.

— Je n’ai jamais voulu ton argent, Antoine. Je voulais les preuves.

Elle a expliqué que, quelques mois auparavant, elle avait découvert des documents laissés par son père dans un coffre familial. Il avait conservé des copies de transactions suspectes liées à une société écran, ainsi que plusieurs lettres adressées à François Delcourt.

Ces documents suggéraient que des sommes considérables avaient été détournées avant la mort de François.

Marc avait compris qu’une partie des fonds était transférée vers des comptes contrôlés par des intermédiaires. Il avait commencé à rassembler des preuves, mais il avait disparu avant de pouvoir les remettre aux autorités.

Élodie avait passé des années à chercher ce qui lui était arrivé.

Puis Philippe l’avait retrouvée.

Il lui avait proposé un marché : elle devait se rapprocher d’Antoine, gagner sa confiance et lui transmettre certains renseignements sur les décisions du groupe. En échange, Philippe prétendait pouvoir lui révéler la vérité sur la disparition de son père.

— Il m’a dit que mon père avait détourné de l’argent et qu’il avait fui pour éviter la prison, a-t-elle poursuivi. Il avait des documents qui semblaient le prouver. J’ai fini par le croire.

— Et tu es devenue ma fiancée pour l’aider ? a demandé Antoine.

— Au début, oui. Je devais surveiller tes décisions et lui faire savoir quand tu envisagerais de vendre certaines filiales. Mais, au fil des mois, j’ai découvert que les documents qu’il me donnait étaient falsifiés.

Elle a baissé les yeux vers sa main.

— J’avais perdu deux doigts dans un accident quand j’étais jeune. Philippe a prétendu pouvoir financer une prothèse très perfectionnée. Il m’a présenté cela comme un geste de confiance. Mais il avait fait aménager un compartiment secret pour que je puisse transporter des objets sans éveiller les soupçons.

— Pourquoi l’as-tu gardée ? a demandé Antoine.

— Parce que j’ai fini par comprendre que Philippe me surveillait. Je ne pouvais plus lui faire confiance, mais je savais qu’il me ferait payer si je tentais de partir sans preuve.

La capsule retrouvée dans la prothèse contenait des copies de documents et des enregistrements qu’Élodie avait réunis. Elle avait gardé les originaux ou les copies les plus importantes sur plusieurs supports sécurisés, par crainte qu’on lui confisque le tout.

Le liquide qui s’était répandu dans le verre n’était pas, à ce stade, identifié. Élodie a expliqué qu’elle transportait un petit flacon destiné à révéler une altération chimique dans certaines boissons, après avoir appris que Philippe faisait vérifier discrètement les consommations servies à Antoine lors de ses rendez-vous.

Elle avait remarqué que Philippe avait insisté pour que le verre d’Antoine soit remplacé juste avant le service.

Elle avait alors compris qu’il se passait quelque chose.