— Pourquoi ne m’avez-vous pas appelée après son décès ?
— Parce que la succession devait être ouverte et que je ne pouvais pas vous communiquer n’importe quel document sans vérifier vos droits et le cadre dans lequel il pouvait être transmis. Mais il y a autre chose. Votre épouse avait expressément demandé que vous soyez informé de vos droits sur la villa.
Alain se redressa.
— Sophie m’a dit que la maison lui appartenait.
— Le testament lui attribue effectivement certains droits, sous réserve du règlement de la succession. Cela ne signifie pas que vous n’avez aucun droit, ni que vous deviez quitter les lieux immédiatement. Votre situation dépend notamment de votre régime matrimonial, des actes de propriété et des dispositions prises par votre épouse.
Il sentit une colère froide lui monter dans la poitrine.
— Alors elle n’avait pas le droit de me mettre dehors comme ça ?
— Je ne peux pas vous répondre définitivement sans examiner l’ensemble des documents. En revanche, vous avez raison de ne rien signer et de ne pas abandonner vos droits sur la seule base de ce que votre fille vous a affirmé.
La notaire lui proposa un rendez-vous.
Avant de raccrocher, Alain lui demanda si elle connaissait la société de Laurent.
— Oui, répondit-elle prudemment. Votre épouse m’avait posé des questions à son sujet. Je lui avais conseillé de demander un examen indépendant des opérations. Je ne peux pas vous dire davantage avant d’avoir repris le dossier.
Pour la première fois depuis l’enterrement, Alain sentit qu’il ne devait pas seulement subir les événements.
Il pouvait agir.
Trois jours plus tard, il se présenta au cabinet d’un avocat spécialisé en droit patrimonial et en litiges financiers.
Il ne voulait pas se venger de sa fille. Il voulait savoir ce qui s’était passé pendant que sa femme luttait contre la maladie.
L’avocat, Maître Renaud, étudia les pièces avec attention.
— Nous allons séparer les problèmes, expliqua-t-il. Il y a la succession, votre droit éventuel d’occuper la villa, les mouvements d’argent et la question de savoir qui a autorisé quoi. Si nous mélangeons tout, nous risquons de passer à côté des faits.
Il demanda des copies certifiées des relevés, des factures originales, les justificatifs des virements et les documents relatifs à la société de Laurent. Il recommanda également à Alain de ne pas confronter immédiatement son gendre, au risque de voir disparaître des pièces utiles.
Puis il examina les factures médicales.
Une d’elles portait une mention manuscrite : prestations complémentaires — accompagnement et coordination.
Le problème était que l’organisme mentionné sur la facture n’apparaissait dans aucun des documents fournis par l’hôpital.
— Il faut vérifier si ces prestations ont réellement existé, précisa l’avocat. Une facture inhabituelle ne prouve pas à elle seule une fraude. Mais associée à des virements importants vers une société liée à votre gendre, elle mérite des explications documentées.
Alain hocha la tête.
Il ne voulait pas que sa douleur transforme chaque soupçon en certitude. Il voulait la vérité, même si elle devait être plus compliquée que prévu.
Pendant ce temps, à Arcachon, Sophie préparait la transformation du salon.
Le fauteuil d’Hélène avait disparu. Laurent avait déjà choisi un nouveau canapé, commandé des échantillons de peinture et pris rendez-vous avec un artisan pour retirer une partie de la bibliothèque.
— Il faut avancer, répétait-il. Cette maison doit enfin devenir la nôtre.
Sophie essayait de se convaincre qu’il avait raison.
Depuis la mort de sa mère, elle évitait de regarder les photos du couple. Chaque fois qu’elle apercevait le visage d’Hélène, une culpabilité diffuse lui nouait l’estomac. Elle se répétait qu’elle avait fait ce qu’il fallait, qu’Alain serait mieux dans une maison plus petite, qu’il ne pouvait pas éternellement vivre dans une villa aussi grande.
Mais elle se souvenait aussi de la manière dont son père avait posé les clés sur la console.
Il ne s’était pas disputé. Il n’avait pas crié. Il avait simplement attendu qu’elle le retienne.
Et elle ne l’avait pas fait.
Un soir, alors qu’elle cherchait un document dans le bureau de Laurent, elle découvrit une chemise portant la mention « LJ — opérations diverses ».
Elle l’ouvrit machinalement.
À l’intérieur, plusieurs pages faisaient référence aux virements provenant du compte d’Hélène. Certaines étaient accompagnées de notes de Laurent. Sur l’une d’elles, Sophie reconnut sa propre écriture :
À signer avant vendredi. Papa ne doit pas être au courant.
Son cœur se mit à battre plus vite.
Elle se souvenait du document. Laurent lui avait expliqué qu’il s’agissait d’une régularisation comptable destinée à éviter des retards de paiement. Il lui avait dit que sa mère avait déjà donné son accord.
Elle avait signé parce qu’elle était épuisée, parce qu’elle voulait aider, parce qu’elle ne comprenait pas toujours les détails financiers dont son mari parlait avec assurance.