Pour la première fois, il avait parlé à sa fille comme à une adulte responsable de ses choix, et non comme à une enfant qu’il devait protéger de toutes les conséquences.
Les semaines suivantes furent difficiles.
Sophie accepta de rencontrer l’avocat d’Alain. Elle remit les documents qu’elle avait conservés et expliqua les circonstances dans lesquelles elle avait signé les autorisations. Elle reconnut avoir participé à certaines opérations sans en comprendre la portée exacte, mais aussi avoir volontairement tenu son père à l’écart parce que Laurent lui avait demandé de le faire.
Son témoignage ne suffisait pas à établir toutes les responsabilités. Les relevés bancaires, les contrats et les justificatifs devaient encore être vérifiés. L’avocat entreprit les démarches nécessaires pour faire examiner les opérations, tandis que la notaire reprenait le dossier de succession et les droits respectifs des héritiers.
Un élément important apparut dans les documents d’Hélène : elle avait pris des dispositions pour qu’Alain puisse continuer à vivre dans la maison des Cévennes et conserver des ressources pour ses dépenses quotidiennes. La propriété n’était donc pas un simple refuge abandonné, comme Sophie le lui avait laissé croire.
Quant à la villa d’Arcachon, son attribution devait être examinée à la lumière du testament, du régime matrimonial et des actes de propriété. Sophie ne pouvait pas, à elle seule, décider que son père n’avait plus aucun droit d’y vivre.
Laurent, de son côté, nia toute malversation. Il affirma que les transferts correspondaient à des opérations légitimes et qu’il disposait des pièces nécessaires pour le démontrer. Il lui faudrait désormais les produire et répondre aux questions des professionnels chargés d’examiner le dossier.
Alain ne chercha pas à faire condamner son gendre par avance. Il voulait que les faits soient établis, que les sommes éventuellement détournées soient retrouvées et que personne ne puisse plus utiliser le silence d’une famille pour dissimuler des opérations financières.
Il n’était plus disposé à confondre la paix familiale avec l’absence de questions.
Au printemps, les châtaigniers autour de la maison commencèrent à reverdir.
Alain avait fait réparer la gouttière, remettre les volets en état et vérifier le chauffage. Un artisan du village l’avait aidé à consolider une marche du perron. Il s’était également aménagé un petit atelier dans l’ancienne remise, où il dessinait encore des plans pour le plaisir.
Il avait retrouvé un rythme.
Le matin, il prenait son café face aux collines. L’après-midi, il marchait jusqu’au village lorsqu’il en avait la force. Le soir, il relisait parfois les lettres d’Hélène, non plus seulement pour pleurer, mais pour retrouver sa manière de regarder le monde.
Un jour, Sophie vint lui rendre visite.
Elle avait laissé Laurent à Arcachon. Elle tenait un bouquet de fleurs blanches et une petite boîte contenant quelques photos de sa mère.
Alain lui ouvrit la porte, mais ne s’effaça pas immédiatement pour la laisser entrer.
— Je ne suis pas venue pour te demander de revenir à la villa, dit-elle. Je ne suis pas venue non plus pour que tu me pardonnes.
Il la regarda sans parler.
— J’ai compris que je t’avais traité comme si tu étais devenu inutile. J’ai utilisé la mort de maman pour prendre des décisions qui m’arrangeaient. Et même si Laurent m’a menti sur certaines choses, cela n’efface pas ce que j’ai fait.
Elle baissa les yeux.
— J’ai eu peur de perdre le confort auquel je m’étais habituée. J’ai eu peur que les choses changent. Alors j’ai préféré croire mon mari plutôt que de poser les questions qui auraient pu nous obliger à tout remettre en cause.
Alain sentit ses yeux s’humidifier.
Il avait attendu ces mots. Pourtant, les entendre ne réparait pas les semaines de solitude, ni l’humiliation de son départ.
— Je ne sais pas encore si je peux te pardonner, dit-il. Mais tu peux commencer par ne plus me mentir.
Sophie acquiesça.
Il la laissa entrer.
Ils s’assirent dans le salon, près de la cheminée. Elle sortit les photographies de la boîte : Hélène à vingt ans, Hélène devant leur première maison, Hélène tenant Sophie bébé dans ses bras. Ils les regardèrent longtemps sans parler.
Puis Sophie aperçut la lettre bleue sur la table.
— C’est celle qu’elle t’a laissée ?
Alain posa sa main dessus.
— Oui.
— Est-ce que je peux la lire ?
Il hésita.
— Pas aujourd’hui.
Elle accepta sa réponse.
Ce petit geste, aussi simple fût-il, lui montra qu’elle commençait peut-être à comprendre quelque chose : la confiance ne se réclame pas. Elle se reconstruit, décision après décision.
Avant de repartir, Sophie l’aida à porter quelques bûches près de la cheminée. Alain ne lui promit ni oubli ni réconciliation immédiate. Il lui proposa seulement de revenir un autre jour, si elle était prête à continuer à parler honnêtement.
Lorsqu’elle eut franchi le portail, il retourna dans le salon.