Mais elle avait aussi posé une question, ce jour-là.
Pourquoi papa ne doit-il pas être au courant ?
Laurent lui avait répondu qu’Alain n’avait pas besoin de s’inquiéter pour des opérations techniques.
Sophie avait accepté cette explication.
Maintenant, devant cette phrase écrite de sa main, elle ne savait plus ce qu’elle devait croire.
Elle emporta la chemise dans le salon.
— Laurent, il faut qu’on parle.
Il leva à peine les yeux.
— Pas maintenant.
— C’est quoi, ces virements ? Pourquoi l’argent des soins de maman est-il arrivé sur le compte de ta société ?
Il se figea.
Ce fut bref, mais Sophie le vit.
— Tu fouilles dans mes affaires ?
— Ce sont les documents que tu m’as demandé de signer.
Laurent referma son ordinateur.
— Ta mère avait des placements. Elle voulait investir. J’ai fait ce qu’elle m’a demandé.
— Alors pourquoi les factures sont-elles au nom d’un organisme que je ne connais pas ?
— Parce que tu ne connais rien à la comptabilité de l’entreprise.
— Et pourquoi m’as-tu dit de ne pas en parler à papa ?
Laurent se leva.
— Parce que ton père est incapable de gérer quoi que ce soit depuis qu’elle est malade. Tu voulais vraiment lui ajouter des problèmes pendant ses derniers jours ?
Sophie recula d’un pas.
Cette phrase ressemblait trop à toutes celles qu’il lui avait servies depuis des mois. Chaque fois qu’elle posait une question, il transformait son inquiétude en preuve d’incompétence.
— Tu m’avais dit que maman était d’accord, murmura-t-elle.
— Elle était malade. Elle voulait que les choses continuent. J’ai pris des décisions pour nous.
— Pour nous ? Ou pour toi ?
Laurent frappa la table du plat de la main.
— Tu as une villa à plus d’un million d’euros. Tu crois que tout cela s’est fait tout seul ? Tu as signé les papiers. Ne viens pas maintenant prétendre que tu ne savais rien.
Sophie pâlit.
Il venait de prononcer les mots qu’elle redoutait le plus : Tu as signé.
Elle comprit qu’il n’allait pas lui expliquer les opérations. Il allait peut-être même chercher à lui faire porter toute la responsabilité.
Pour la première fois, elle se demanda si son mari ne l’avait pas utilisée comme il avait utilisé son père : en exploitant la confiance qu’on lui accordait.
Une semaine plus tard, Alain reçut un appel de sa fille.
Il regarda longtemps l’écran avant de décrocher.
— Papa ?
Sa voix était hésitante.
— Oui, Sophie.
— Est-ce que tu as trouvé quelque chose dans la maison des Cévennes ?
Il se raidit.
— Pourquoi me demandes-tu ça ?
Un silence.
— Parce que maman m’avait parlé d’une lettre. Elle m’avait dit qu’elle avait laissé des documents à l’abri, au cas où les choses tourneraient mal.
Alain sentit une douleur sourde lui traverser la poitrine.
— Tu savais qu’elle avait des inquiétudes ?
— Pas exactement. Elle m’avait demandé de faire attention aux papiers que Laurent me faisait signer. Je lui avais promis. Mais après, elle était tellement malade… Je ne savais plus quoi faire.
— Alors pourquoi m’as-tu chassé de la maison ?
Sophie se mit à pleurer.
— Laurent disait que tu ne pouvais plus vivre seul dans la villa. Il disait que tu serais mieux à la campagne, que tu finirais par nous remercier. Il disait aussi que la maison devait être libérée rapidement pour régler certaines choses.
— Quelles choses ?
— Il ne me disait pas tout.
Alain ferma les yeux.
Il avait envie de croire sa fille. Mais il se souvenait de ses valises dans l’entrée, de son foulard bleu serré contre lui et de cette phrase : Tu es un poids.
— Sophie, tu m’as regardé partir sans même me demander si j’avais un endroit où dormir.
— Je sais.
— Tu m’as laissé croire que ta mère ne m’avait rien réservé, que je n’avais plus ma place dans la maison où nous avions vécu ensemble.
— Je sais, papa.
— Non. Tu ne sais pas encore. Parce que tu n’as pas vécu ce que j’ai vécu ce jour-là.
Elle ne répondit pas.
Alain inspira lentement.
— Je ne peux pas te dire que tout va bien. Et je ne peux pas te promettre que je te pardonnerai simplement parce que tu pleures. Mais si tu veux vraiment m’aider, tu dois dire la vérité à l’avocat. Toute la vérité. Même si cela te met en difficulté.
— Et si je découvre que Laurent m’a menti ?
— Alors tu devras décider ce que tu fais de cette vérité. Mais ne signe plus rien que tu ne comprends pas. Et ne laisse plus personne décider à ta place.
Il raccrocha sans colère.