Camille attendit une réponse.
Une explication.
Un signe de honte, peut-être.
Mais Julien se contenta de baisser le feu sous la casserole.
— Je ne comprends pas pourquoi tu réagis comme ça. Ta mère est toujours là. Ses cendres n’ont pas disparu.
Camille eut l’impression que l’air venait de quitter la pièce.
— Tu t’entends parler ?
— Je dis simplement que personne n’a profané quoi que ce soit. Sophie traversait une période terrible. Elle avait besoin d’un endroit où se recueillir, et cette concession était inutilisée.
— Inutilisée ?
Sa voix se brisa.
— J’y vais tous les mois, Julien. Tous les mois, je prends le train pour aller parler à ma mère. Tu le sais. Tu sais pourquoi j’ai acheté cet emplacement. Tu m’as accompagnée le jour où nous avons déposé l’urne. Tu m’as tenue dans tes bras quand je n’arrivais pas à partir.
Julien détourna les yeux.
— Je pensais que tu comprendrais.
— Non. Tu pensais que je finirais par accepter.
Elle prit son manteau et sortit sans toucher au dîner.
Derrière elle, Julien lança :
— Camille, ne transforme pas ça en catastrophe !
Elle referma la porte.
Cette fois, elle ne se retourna pas.
Le premier mensonge
Thomas arriva chez sa sœur moins d’une heure plus tard, accompagné de Claire Bernard, leur avocate.
Camille leur montra les photographies, les documents transmis par le cimetière et les images de surveillance qu’elle avait pu consulter.
Thomas resta longtemps silencieux devant l’écran.
— Il savait exactement ce qu’il faisait, murmura-t-il.
— Il prétend que c’était temporaire, répondit Camille.
— Temporaire ou pas, il aurait dû te demander ton accord.
Claire examina les documents avec attention.
— Avant toute chose, nous devons vérifier qui détenait les droits sur la concession, qui a signé l’autorisation et sur quelle base le cimetière a accepté le déplacement. Il ne faut pas tirer de conclusion juridique définitive avant d’avoir les pièces complètes.
Elle marqua une pause.
— Mais il y a une chose que nous pouvons faire immédiatement : demander par écrit la conservation de tous les documents, registres et enregistrements liés à cette opération, puis exiger que l’urne de votre mère soit remise en sécurité dans des conditions respectueuses.
Camille hocha la tête.
Elle ne voulait ni scandale ni vengeance.
Elle voulait sa mère à sa place.
Et elle voulait comprendre pourquoi son mari avait cru pouvoir prendre une telle décision sans même lui en parler.
Le lendemain matin, Claire adressa une demande formelle au responsable du cimetière. Elle sollicita également une copie intégrale du dossier administratif et des justificatifs présentés par Julien.
Puis elle demanda à Camille une chose inattendue :
— Depuis combien de temps votre mari prend-il des décisions importantes concernant Sophie sans vous consulter ?
Camille ouvrit la bouche pour répondre qu’il s’agissait d’un incident isolé.
Mais aucun mot ne sortit.
Parce que, soudain, elle se souvint.
Toutes ces fois où elle avait compris
Huit ans auparavant, Julien lui avait promis qu’ils passeraient leur premier Noël de jeunes mariés chez ses parents.
Trois jours avant le réveillon, Sophie avait appelé : elle venait de se séparer de son compagnon et ne voulait pas rester seule.
Julien avait annulé leur départ.
— Elle n’a personne, Camille. Tu comprends, n’est-ce pas ?
Camille avait compris.
L’année suivante, ils avaient prévu un voyage pour leurs cinq ans de rencontre. Les billets étaient réservés, l’hôtel payé.
La veille du départ, Sophie avait eu une crise d’angoisse après une dispute familiale.
Julien était parti la rejoindre.
— Je ne peux pas la laisser dans cet état.
Camille avait compris.
Deux ans plus tard, alors que Camille venait de perdre son emploi, elle avait demandé à Julien de l’accompagner à un entretien important. Elle avait besoin de soutien et redoutait de ne pas réussir à répondre aux questions.
Mais Sophie avait appelé pour un problème avec sa voiture.
Julien avait pris les clés.
— Elle est bloquée sur la route. Je reviens vite.
Il était rentré trois heures plus tard.
Camille avait passé l’entretien seule.
Elle avait obtenu le poste, mais elle se souvenait encore de ce qu’elle avait ressenti en sortant du bâtiment : une joie immense, gâchée par l’envie de raconter cette victoire à quelqu’un qui aurait dû être là.
Puis il y avait eu les petites choses.
Les dîners interrompus.
Les appels auxquels Julien répondait systématiquement, même au milieu de la nuit.
Les vacances écourtées.
Les confidences de Sophie qui semblaient toujours plus urgentes que les besoins de Camille.
Chaque fois, Julien avait utilisé les mêmes mots.
Elle n’a personne.
Tu es plus forte qu’elle.
Tu es raisonnable.
Tu comprendras.
Camille avait fini par confondre l’amour avec la capacité à ne pas se plaindre.
Elle avait cru que son calme était une preuve de maturité.