— J’ai passé tellement d’années à considérer Julien comme la personne qui répondrait toujours présente que je n’ai pas pris le temps de me demander ce qu’il faisait subir aux autres pour tenir cette promesse. J’étais en deuil. Mais j’ai aussi été égoïste.

Elle sortit une enveloppe de son sac.

À l’intérieur se trouvait un document du cimetière confirmant les démarches engagées pour la restitution de la concession à la famille Moreau.

— J’ai demandé qu’on retire ma mère de cet emplacement dès que j’ai compris. Je ne veux pas qu’elle repose dans un endroit qui vous appartient.

Camille regarda le document.

Elle ne ressentit aucun soulagement immédiat.

La mère de Sophie méritait elle aussi un lieu digne, et Camille ne souhaitait pas que son propre chagrin se transforme en punition pour une autre famille.

— Je ne veux pas que ta mère soit déplacée à la légère, dit-elle. Il faut que tout soit fait correctement, avec les autorisations nécessaires et dans le respect de sa mémoire.

Sophie acquiesça.

— Je comprends.

Elles se séparèrent sans s’embrasser.

Camille n’avait pas pardonné à Sophie. Mais elle avait enfin cessé de la considérer comme l’unique responsable de ce qui s’était passé.

La personne qui lui devait des explications, avant tout, était son mari.

Le choix de Camille

Deux semaines plus tard, le cimetière confirma que l’urne de Madeleine avait été conservée dans un espace sécurisé. Une procédure fut engagée pour rétablir la situation de la concession et organiser la suite dans le respect des règles applicables.

Claire poursuivit parallèlement ses vérifications concernant le document portant la signature de Camille. L’origine de cette signature n’était pas encore établie, et elle refusa de tirer des conclusions avant d’avoir reçu les éléments nécessaires.

Mais Camille avait déjà pris une décision.

Elle demanda à Julien de la rencontrer dans leur maison.

Lorsqu’il ouvrit la porte, il semblait avoir vieilli de plusieurs années.

— Tu es enfin rentrée, dit-il.

— Je ne suis pas revenue pour reprendre notre vie comme avant.

Son visage se décomposa.

— Camille, je t’aime.

— Peut-être. Mais tu as pris une décision qui concernait ma mère, puis tu as expliqué aux autres que j’étais d’accord. Tu as utilisé mon calme pour parler à ma place.

— Je voulais aider Sophie.

— Tu pouvais l’aider sans déplacer ma mère. Tu pouvais l’accompagner, lui trouver une solution, contacter une association, payer des frais si nécessaire. Il existait des dizaines de possibilités.

Elle marqua une pause.

— Tu as choisi celle qui te coûtait le moins : me sacrifier moi, parce que tu pensais que je ne dirais rien.

Julien secoua la tête.

— Ce n’est pas vrai.

— Alors explique-moi pourquoi tu as écrit que j’étais trop émotionnelle pour m’occuper des démarches.

Il ne répondit pas.

— Et explique-moi pourquoi un document porte ma signature alors que je ne l’ai jamais signé.

Julien pâlit.

— Je peux t’expliquer.

— Alors fais-le.

Il commença à parler de la pression du moment, de la détresse de Sophie, du manque de temps et de sa certitude que Camille finirait par accepter.

Plus il parlait, plus Camille comprenait que toutes ses explications reposaient sur la même idée : il avait décidé que son jugement à lui valait davantage que le sien.

— Tu ne m’as pas laissé le choix, dit-elle finalement.

— Je voulais éviter une dispute.

— Tu as évité une dispute en prenant une décision qui m’a détruite. Ce n’est pas la même chose.

Julien s’approcha.

— Donne-moi une chance de réparer.

Camille recula d’un pas.

— Je vais te laisser répondre aux questions de notre avocate. Je vais aussi prendre le temps de décider de la suite de notre mariage. Mais je ne vais pas te promettre que tout redeviendra comme avant.

— Tu veux me quitter ?

— Je veux d’abord retrouver la femme que j’étais avant de passer huit ans à me convaincre que mes besoins étaient moins importants que ceux de tout le monde.

Elle prit son sac.

Puis elle regarda une dernière fois le salon où ils avaient partagé tant de souvenirs.

— Je ne te demande pas de ne plus jamais aider Sophie. Je te demande de comprendre que l’amour ne t’autorise pas à décider à ma place.

Elle sortit.

Cette fois, Julien ne la retint pas.

Le retour de Madeleine

Un mois plus tard, Camille retourna au cimetière avec Thomas.

La concession avait retrouvé son calme. Les démarches concernant l’urne de Madeleine avaient abouti, et le responsable leur avait confirmé que les formalités avaient été accomplies.

Camille déposa des lys blancs devant la pierre.

Elle s’agenouilla, posa sa main sur le nom de sa mère et resta silencieuse un long moment.

Thomas s’assit près d’elle.

— Tu crois que tu arriveras à lui pardonner ? demanda-t-il.