Bernard ne répondit pas immédiatement.

Il regarda sa fille. Camille tremblait, mais ce n’était pas le froid. Nala s’était blottie contre ses jambes, comme si la petite chienne avait compris que quelque chose d’irréversible venait de se produire.

Au téléphone, Adrien reprit d’une voix calme :

— Bernard ? Vous êtes là ? Je vous conseille de ne pas vous mêler de ce qui se passe entre ma femme et moi.

Le père de Camille serra le téléphone.

— Vous avez raison sur un point, Adrien. C’est entre ma fille et vous. Et c’est précisément pour cela que je vais vous poser une seule question : qu’avez-vous fait à Camille ?

Un silence.

Puis Adrien eut un petit rire méprisant.

— Elle est fragile. Elle traverse une période compliquée. Elle a parfois des réactions excessives. Je vous demande simplement de me la ramener.

Bernard regarda les marques sur le cou de sa fille.

— Elle ne retournera nulle part aujourd’hui.

— Vous ne savez pas ce que vous faites. Vous allez détruire sa carrière et la mienne.

— Non, répondit Bernard. C’est vous qui avez choisi de lui faire peur.

Adrien raccrocha.

Camille éclata alors en sanglots.

Ce n’étaient pas des pleurs bruyants. Elle semblait presque s’excuser de pleurer, comme si elle craignait encore qu’on lui reproche d’exagérer.

Sa mère, Françoise, s’agenouilla près d’elle et la prit dans ses bras.

— Tu n’as rien à justifier, ma chérie. Tu es chez toi.

Pour la première fois depuis des mois, Camille entendit ces mots sans avoir besoin de vérifier le visage de quelqu’un pour savoir s’ils étaient sincères.

Mais Bernard, lui, ne se contenta pas de la rassurer.

Il appela un médecin, puis un avocat de confiance. Camille fut examinée le jour même. Les marques sur son cou, les douleurs qu’elle ressentait et les circonstances de l’agression furent consignées dans son dossier médical. Son avocat lui expliqua les possibilités de signalement et les mesures de protection envisageables.

Il lui conseilla également de ne pas répondre aux menaces d’Adrien et de conserver tous les messages.

Camille acquiesça.

Puis, en sortant son téléphone de son sac, elle se figea.

— Papa… Il y a quelque chose que je ne t’ai jamais dit.

Bernard s’assit face à elle.

— Je t’écoute.

Elle déverrouilla son téléphone et ouvrit un ancien message vocal, enregistré plusieurs semaines auparavant.

— Je l’avais gardé parce que je pensais devenir folle. Il disait toujours que je déformais ses paroles. Alors j’ai commencé à enregistrer certains de nos échanges, juste pour pouvoir les réécouter et vérifier ce que j’avais entendu.

Elle appuya sur lecture.

La voix d’Adrien emplit la pièce.

« Tu crois que ton père va te croire ? Il me respecte davantage qu’il ne te respecte, toi. Tout le monde sait que tu es émotive. Si tu racontes quoi que ce soit, je dirai que tu as inventé toute cette histoire pour obtenir un rôle. Et tu sais ce qui se passera ? Personne ne te croira. »

Un bruit sourd suivit, puis la voix de Camille, étouffée :

« Laisse-moi partir. »

Adrien répondit :

« Tu partiras quand je l’aurai décidé. »

Le message s’arrêta.

Françoise porta la main à sa bouche.

Bernard resta immobile, les yeux fixés sur le téléphone. Il avait entendu des milliers de dialogues au théâtre et au cinéma. Il savait reconnaître les nuances d’une voix, les silences, les menaces dissimulées sous des mots ordinaires.

Mais cette fois, il n’écoutait pas un comédien.

Il entendait sa fille demander à son mari de la laisser partir.

— Depuis combien de temps cela dure-t-il ? demanda-t-il enfin.

Camille baissa la tête.

— Presque un an. Peut-être plus. Je ne sais même plus exactement quand j’ai commencé à avoir peur de lui.

Bernard ferma les yeux.

Il aurait voulu remonter le temps, retrouver chaque dîner où Adrien avait souri devant lui, chaque fois où Camille avait prétendu être fatiguée, chaque occasion où il aurait pu comprendre.

Mais il savait qu’il ne devait pas transformer la douleur de sa fille en sa propre culpabilité.

— Je suis désolé de ne pas avoir vu ce qui se passait, murmura-t-il.

Camille lui prit la main.

— Il faisait tout pour que personne ne voie. Et moi, je faisais tout pour que personne ne sache.

Ils restèrent ainsi quelques minutes.

Puis Bernard demanda :

— Qu’est-ce que tu veux faire maintenant ?

Camille releva les yeux.

Cette question, toute simple, la bouleversa davantage que les menaces d’Adrien.

Depuis des mois, son mari décidait de ses horaires, de ses vêtements, de ses fréquentations et de ses déplacements. Il lui expliquait ce qu’elle devait penser, ce qu’elle devait ressentir et ce que les autres penseraient d’elle.

Pour la première fois depuis longtemps, quelqu’un lui demandait ce qu’elle voulait.