Nicolas ne répondit pas tout de suite.

Il replia lentement la troisième page, la posa sur la table, puis regarda les quarante-six autres motards présents dans le relais.

— Tout le monde dehors. Maintenant.

Personne ne protesta.

Les chaises raclèrent le sol. Les conversations reprirent à voix basse, puis s’éloignèrent vers le parking. Marc resta près de la porte, les bras croisés, le visage fermé.

Je me levai aussi.

— Je peux partir si vous préférez.

Nicolas leva les yeux vers moi.

— Non, Clara. C’est justement pour toi que je vais fermer cette porte.

Il tourna la clé dans la serrure.

Le bruit sec du verrou me fit sursauter.

Puis il posa les deux mains sur la table et prononça un nom.

— Thomas Vautrin.

Je ne le connaissais pas personnellement. Pourtant, ce nom m’était familier. Thomas Vautrin était un ancien haut responsable de la gendarmerie devenu directeur de la sécurité d’un important groupe immobilier. On le voyait parfois dans les journaux régionaux, aux côtés des préfets, des élus et des dirigeants d’entreprise. Il finançait des associations d’anciens combattants, inaugurait des centres d’hébergement et donnait des conférences sur la lutte contre les réseaux criminels.

Sur une photographie punaisée au mur du relais, il apparaissait même aux côtés de plusieurs membres des Éperviers.

— Pourquoi mon père écrivait-il son nom ?

Nicolas prit une longue inspiration.

— Parce que ton père avait découvert que Vautrin utilisait son ancienne réputation pour faire disparaître les plaintes contre certaines sociétés immobilières. Pas en effaçant officiellement tous les dossiers. Ce serait trop risqué. Il faisait en sorte que les témoins se rétractent, que les pièces arrivent trop tard et que les personnes qui insistaient se retrouvent isolées.

— Vous avez des preuves ?

— Nous avons des soupçons anciens. Ton père, lui, semble avoir trouvé quelque chose de plus concret.

Il désigna l’enveloppe.

— Et si ce qu’il a conservé est authentique, nous devons agir correctement. Pas nous lancer dans une chasse à l’homme.

Je baissai les yeux vers les documents.

— Vous saviez que mon père enquêtait ?

— Nous savions qu’il cherchait à comprendre ce qui était arrivé à Mathieu. Nous ne savions pas jusqu’où il était allé.

Marc s’approcha de la table.

— Julien m’avait appelé quelques semaines avant sa mort. Il m’avait demandé si je connaissais quelqu’un capable de vérifier des factures de travaux et des contrats de sous-traitance. Je lui avais donné le nom d’un ancien expert-comptable.

Il s’interrompit.

— Il m’avait aussi demandé de ne jamais laisser Clara seule avec les gens qui voudraient récupérer ses papiers.

Mon cœur se mit à battre plus vite.

— Récupérer mes papiers ? Pourquoi moi ?

Nicolas baissa les yeux sur la première page.

— Parce que ton père avait probablement compris qu’il ne pourrait pas garder ces documents en sécurité indéfiniment. Il a choisi de te les confier parce qu’il pensait que personne ne soupçonnerait une jeune femme qui n’avait ni argent ni relations.

Je sentis une colère sourde monter en moi.

— Il aurait pu me le dire !

— Oui, répondit Nicolas sans chercher à le défendre. Il aurait pu. Mais il a peut-être voulu te protéger. Ou il a peut-être fait une erreur en croyant qu’il pouvait tout porter seul. Nous ne pouvons pas le savoir.

Pour la première fois depuis sa mort, quelqu’un osait reconnaître que mon père avait pu se tromper.

Cela me fit plus de bien que je ne l’aurais cru.

Nicolas prit ensuite la clé USB.

— Avant de regarder ce qu’elle contient, je veux que tu saches une chose. Si ces documents révèlent des infractions, nous les remettrons à un avocat indépendant et aux autorités compétentes. Nous ne menacerons personne. Nous ne publierons rien sans vérification. Et tu ne retourneras pas dormir dehors ce soir.

J’allais protester.

Il leva une main.

— Ce dernier point n’est pas négociable.

Nous nous sommes installés dans une petite pièce derrière l’ancien comptoir du relais. Il y avait un bureau, un ordinateur portable et une vieille armoire métallique.

Marc avait apporté du café.

Je tenais la tasse entre mes mains sans boire.

Nicolas avait demandé à un membre du club, ancien technicien informatique, de vérifier la clé USB sur un équipement isolé, sans connexion au réseau. Il ne voulait ni modifier les fichiers ni risquer d’introduire un programme malveillant sur son ordinateur.

Les premiers dossiers contenaient des photographies d’immeubles, des tableaux de factures et des échanges de courriels imprimés.

Puis un répertoire intitulé MATHIEU_RENAUD apparut à l’écran.

Je me penchai.

Une photographie montrait un immeuble de trois étages, avec une façade fissurée et des fenêtres condamnées. Je reconnus immédiatement l’endroit : j’avais vu cette image dans un article local consacré à la mort de Mathieu.

Une autre photographie montrait le hall de l’immeuble. Sur un mur, quelqu’un avait tracé au marqueur rouge :