Au lieu de cela, ils reconnaissaient leurs limites.
Et cela me donnait davantage confiance en eux.
À midi, Nicolas est revenu avec une femme d’une quarantaine d’années, vêtue d’un manteau bleu marine et portant une mallette en cuir.
Elle s’appelait maître Sophie Garnier. Elle était avocate et travaillait sur des dossiers de fraude, de pressions sur les témoins et de contentieux immobiliers.
Elle a demandé à me parler seule quelques minutes.
— Clara, je vais être très claire. Les documents que votre père a conservés peuvent être importants. Mais nous devons vérifier leur provenance, leur authenticité et leur contexte. Vous ne devez contacter ni Thomas Vautrin ni les entreprises citées. Ne transmettez pas les fichiers sur les réseaux sociaux. Ne modifiez pas les originaux. Et si quelqu’un vous menace, vous nous le signalez immédiatement.
J’ai hoché la tête.
— Est-ce que mon père a été assassiné ?
Elle ne détourna pas le regard.
— Je ne peux pas répondre à cette question avec les éléments actuels. Une mort présentée comme naturelle ne devient pas suspecte uniquement parce que le défunt détenait des documents compromettants. En revanche, si nous découvrons des éléments nouveaux et crédibles, nous pourrons demander que les autorités compétentes les examinent.
Elle m’a ensuite demandé de raconter précisément les dernières semaines de mon père.
Ses habitudes. Ses appels. Ses déplacements. Les personnes qu’il avait rencontrées.
J’ai parlé de son atelier, de sa vieille radio, de ses repas pris à la même heure et de sa manie de vérifier deux fois la fermeture de la porte.
Puis je me suis souvenue d’un détail.
— Il avait changé la serrure de l’atelier environ un mois avant sa mort.
Sophie a noté la date.
— Vous a-t-il expliqué pourquoi ?
— Il a dit qu’il avait perdu une clé. Mais il avait l’habitude de conserver toutes ses clés sur un tableau dans le garage. Il ne perdait jamais rien.
J’ai senti mes doigts devenir froids.
— Et la semaine avant sa mort, il m’a demandé si j’avais toujours le double de la clé de sa boîte aux lettres.
Sophie a relevé la tête.
— L’avez-vous ?
— Oui. Elle est chez moi. Enfin… dans les affaires que j’ai laissées dans mon ancien studio. Je ne sais même pas si elles y sont encore.
Elle a échangé un regard avec Nicolas.
— Nous n’allons pas supposer que cette clé est liée aux documents. Mais il serait utile de vérifier si vous pouvez récupérer vos affaires sans vous mettre en difficulté.
Je me suis alors rappelé quelque chose d’encore plus étrange.
La veille de sa mort, mon père m’avait appelée à 21 h 12. Il n’avait presque rien dit. Il m’avait seulement demandé :
« Clara, tu sais que je t’aime, même si tu ne comprends pas tout de suite ce que je fais ? »
J’avais ri, pensant qu’il était fatigué.
« Bien sûr, papa. Qu’est-ce qui t’arrive ? »
Il avait répondu :
« Rien. Promets-moi seulement que si un jour tu as peur, tu ne prendras pas de décision dans la précipitation. »
Puis il avait raccroché.
Je n’avais jamais raconté cet appel à personne.
Quand j’ai fini de parler, personne ne m’a interrompue.
Sophie a refermé son carnet.
— Ce souvenir est important. Nous allons le consigner précisément, sans lui attribuer de signification avant d’avoir vérifié les autres éléments.
J’ai regardé Nicolas.
— Et maintenant ?
Il m’a répondu :
— Maintenant, nous faisons ce que ton père espérait peut-être que nous ferions : nous cherchons la vérité, mais nous ne la fabriquons pas.
Deux jours plus tard, un événement a bouleversé notre prudence.
Un homme s’est présenté au relais en fin d’après-midi. Il portait un costume sombre, des chaussures impeccables et un badge d’entreprise accroché à sa ceinture.
Il a demandé à parler à Nicolas.
Marc l’a accueilli à l’entrée.
— Vous avez rendez-vous ?
— Non. Je viens au sujet des documents de Julien Martin.
Derrière la porte entrouverte, j’ai entendu mon nom.
— Je voudrais éviter que cette affaire ne prenne une tournure regrettable, a poursuivi l’homme. La famille de Clara a déjà beaucoup souffert. Il serait préférable que les papiers soient restitués à leurs propriétaires.
Marc s’est redressé.
— De quels papiers parlez-vous ?
— Ceux qui ne concernent pas une jeune femme sans ressources.
Le silence qui a suivi m’a glacée.
L’homme ne connaissait pas seulement le nom de mon père. Il savait que j’étais là. Il savait que l’enveloppe avait été ouverte.
Et il semblait savoir ce qu’elle contenait.
Nicolas est sorti de la pièce du fond.
— Qui vous envoie ?
L’homme a esquissé un sourire professionnel.
— Je représente les intérêts d’un groupe qui souhaite éviter un malentendu. Rien de plus.
— Alors vous pouvez nous transmettre votre demande par écrit à notre avocate.