ON NE PARTIRA PAS.
— Les locataires avaient refusé de quitter les lieux, expliqua Marc. Ils réclamaient des réparations et contestaient des charges qu’ils ne comprenaient pas. Mathieu avait rassemblé leurs témoignages.
Le dossier contenait ensuite des factures de travaux.
Plusieurs portaient des montants élevés pour des interventions qui semblaient ne jamais avoir été réalisées. D’autres avaient été établies par des entreprises différentes, mais comportaient les mêmes erreurs de saisie, les mêmes formulations et des coordonnées bancaires liées à un même intermédiaire.
Nicolas se frotta le front.
— Voilà ce que Julien avait découvert.
— Une fraude immobilière ?
— Peut-être une fraude plus vaste. Mais ce n’est pas encore suffisant pour l’affirmer dans son ensemble.
Le technicien ouvrit un fichier audio.
La date indiquée était celle d’un soir, trois semaines avant la mort de Mathieu.
Une voix d’homme résonna dans la pièce.
« Les plaintes doivent être terminées avant la commission. Je ne veux plus entendre parler de cet immeuble. »
Une seconde voix répondit :
« Mathieu ne lâchera pas. Il a les signatures des locataires. »
La première reprit :
« Alors trouvez une manière de le faire taire sans que cela remonte jusqu’à nous. »
L’enregistrement s’arrêta.
Je restai immobile.
— C’est Vautrin ?
Nicolas ne répondit pas immédiatement.
— La voix ressemble à celle de Thomas Vautrin, mais nous ne pouvons pas l’identifier sur cette seule base. Il faut établir l’origine de l’enregistrement, vérifier qu’il n’a pas été modifié et le faire examiner par des spécialistes.
— Mais mon père l’a gardé.
— Oui. Et il a probablement pensé que cela méritait d’être examiné.
Je fixai l’écran.
Une phrase revenait dans ma tête.
Faites-le taire.
— Est-ce que cela signifie qu’ils ont tué Mathieu ?
Nicolas referma les yeux un instant.
— Non. Cela signifie que quelqu’un a prononcé une phrase extrêmement inquiétante. Pour savoir ce qui est arrivé à Mathieu, il faut reprendre les faits, les dates et les éléments médicaux. Nous ne devons pas transformer un soupçon en certitude.
J’aurais voulu une réponse plus simple. Un nom, un coupable, une explication qui aurait donné un sens à la mort de cet homme.
Mais Nicolas avait raison.
La vérité ne pouvait pas dépendre de ce que nous avions envie de croire.
Le lendemain matin, je me suis réveillée dans une chambre que les Éperviers réservaient aux bénévoles lors de leurs collectes. Il y avait un vrai lit, une couverture épaisse et une petite fenêtre donnant sur le parking.
Pour la première fois depuis huit mois, je n’avais pas ouvert les yeux en me demandant où j’allais devoir partir.
Sur une chaise, quelqu’un avait posé un pantalon propre, un pull et une paire de chaussures.
À côté, un papier indiquait :
Tu peux garder tout cela. Pas besoin de remercier qui que ce soit.
Je suis restée longtemps à regarder ces quelques mots.
Puis je me suis lavé le visage et j’ai rejoint la cuisine.
Marc préparait des œufs.
— Nicolas est parti voir son avocat, m’a-t-il annoncé. Il a pris les documents originaux et une copie sécurisée. Il veut qu’un professionnel indépendant nous dise ce que nous avons réellement entre les mains.
— Et moi ?
Marc posa une assiette devant moi.
— Toi, tu vas manger.
Je souris malgré moi.
— Vous avez tous appris à répondre aux questions par de la nourriture ?
— C’est notre méthode la plus efficace.
J’ai ri. Le premier rire spontané depuis des mois.
Mais, quand Marc s’est assis en face de moi, mon sourire a disparu.
— Mon père est mort quatorze mois plus tôt. Pourquoi personne ne m’a rien dit ? Pourquoi n’ai-je jamais été interrogée ? Pourquoi le médecin a-t-il parlé d’une crise cardiaque comme si tout était évident ?
Marc posa sa fourchette.
— Parce que ton père n’avait peut-être rien signalé à la police. Parce qu’il n’avait peut-être pas de preuve suffisante. Ou parce que les gens qui savaient quelque chose ont eu peur. Je ne peux pas te dire laquelle de ces hypothèses est la bonne.
— Vous le connaissiez.
— Oui.
— Alors vous auriez dû chercher davantage.
Il encaissa ma remarque sans se défendre.
— Tu as raison de nous poser cette question. Nous avons aidé Mathieu, puis nous avons cru que l’affaire était terminée quand les plaintes ont été classées. Nous avons continué nos collectes, nos visites et nos actions. Nous avons laissé la procédure suivre son cours. Peut-être aurions-nous dû insister davantage.
Il me regarda franchement.
— Mais si ton père avait une raison de ne pas parler, je veux comprendre laquelle avant de juger ses choix.
J’ai baissé les yeux vers mon assiette.
Je m’étais préparée à ce que les hommes du club se présentent comme des héros. À ce qu’ils promettent de tout réparer et de faire payer les coupables.