— Je crois que vous ne mesurez pas les conséquences de votre démarche.

Nicolas s’est approché d’un pas.

— Et je crois que vous ne mesurez pas les conséquences de venir faire pression sur une jeune femme qui cherche à comprendre la mort de son père.

L’homme a perdu son sourire.

— Personne ne fait pression sur personne. Je vous conseille simplement de penser à vos familles.

Puis il est reparti.

Aucun mot violent. Aucune menace explicite. Mais il avait laissé derrière lui une peur très concrète.

Cette fois, nous avons tout consigné : l’heure de son arrivée, sa description, ses paroles et le véhicule avec lequel il était reparti, sans tenter de le suivre ni de l’affronter.

Sophie a transmis les informations aux autorités compétentes pour qu’elles déterminent si une démarche supplémentaire était nécessaire.

Le soir, j’ai retrouvé Nicolas dans la petite pièce où nous avions ouvert l’enveloppe.

— Il sait, ai-je murmuré.

— Quelqu’un sait que les documents ont refait surface.

— C’est pareil.

— Pas tout à fait. Nous ne savons pas qui l’a envoyé, ni ce qu’il connaît réellement. C’est précisément pour cela que nous devons rester prudents.

J’ai serré les bras contre moi.

— Je ne veux pas mourir comme mon père.

Nicolas s’est immobilisé.

Puis il a répondu avec une gravité qui m’a fait comprendre qu’il ne prendrait jamais cette peur à la légère.

— Tu ne vas pas gérer cela seule. Nous allons organiser ton hébergement, sécuriser les documents et laisser l’avocate coordonner les démarches. Tu n’as pas à jouer les détectives. Tu n’as pas à prouver ton courage en te mettant en danger.

Il a marqué une pause.

— Ton père t’a demandé de nous trouver. Il ne t’a pas demandé de devenir une autre victime.

Cette phrase m’a accompagnée toute la nuit.

Une semaine plus tard, l’avocate nous a convoqués.

Les premiers examens des documents avaient mis en évidence des éléments suffisamment sérieux pour justifier une transmission aux autorités judiciaires. Certains courriels semblaient correspondre à des échanges professionnels réels. Des factures comportaient des incohérences vérifiables. L’enregistrement audio, en revanche, devait encore faire l’objet d’une expertise avant qu’une quelconque attribution de voix puisse être retenue.

Une procédure de vérification a été engagée concernant les affaires liées à l’immeuble de Mathieu Renaud. Les circonstances du décès de Mathieu et celles de mon père ont également été portées à l’attention des services compétents, sans qu’aucun lien criminel soit présumé établi à ce stade.

Je m’attendais à ressentir du soulagement.

À la place, j’ai eu l’impression que le sol se dérobait sous mes pieds.

— Cela veut dire qu’ils vont arrêter Vautrin ?

Sophie a secoué la tête.

— Cela signifie que les éléments vont être examinés. Nous ne pouvons pas promettre une arrestation ni préjuger de la conclusion. Si des infractions sont établies, la justice déterminera les responsabilités.

— Et si rien ne se passe ?

— Alors nous continuerons à utiliser les voies légales disponibles. Mais nous ne pouvons pas remplacer les preuves par des certitudes, même lorsque notre colère est légitime.

Je me suis mise à pleurer.

Pas parce que je doutais de mon père.

Parce que je comprenais enfin l’ampleur de ce qu’il avait essayé de porter seul.

Nicolas m’a tendu un mouchoir, puis s’est assis sans rien dire.

Il ne m’a pas promis que tout irait bien.

Il est simplement resté là.

Et ce jour-là, c’était exactement ce dont j’avais besoin.

Trois mois plus tard, je ne dormais plus dans les halls d’immeuble.

Avec l’aide d’une travailleuse sociale et d’une association partenaire des Éperviers, j’avais retrouvé un logement temporaire, obtenu un accompagnement pour mes démarches administratives et commencé à chercher un emploi stable.

Le club m’avait proposé un poste rémunéré à temps partiel pour gérer les dossiers de sa collecte annuelle : organiser les demandes d’aide, suivre les dépenses et coordonner les livraisons. J’avais accepté, à condition que les comptes soient transparents et que je puisse continuer à construire mon indépendance.

Nicolas avait souri.

— Ton père aurait aimé que tu poses cette condition.

Je ne savais pas si c’était vrai.

Mais j’aimais penser qu’il aurait été fier de me voir cesser de confondre l’aide avec la dépendance.

Un après-midi, alors que je classais les factures du club, Nicolas a déposé devant moi une petite boîte métallique.

— Nous avons récupéré certains objets de l’atelier de ton père avec l’accord nécessaire. Les autorités ont conservé ce qui devait être examiné. Le reste t’appartient.

J’ai ouvert la boîte.

À l’intérieur se trouvaient un vieux tournevis, deux clés, un carnet couvert de graisse et une photographie de mon père devant sa première moto.

Sous la photo, une enveloppe plus petite était glissée dans une pochette.

Mon prénom y était écrit.

Cette fois, ma main n’a pas tremblé en l’ouvrant.

Il n’y avait qu’une feuille.