Le mot BÉBÉ resta affiché sur la tablette.
Le capitaine Éric Vasseur relut les deux mots que Camille avait réussi à composer : TESTAMENT. BÉBÉ.
Puis il regarda Adrien.
— Votre femme essayait de vous prévenir de quelque chose avant votre retour ?
Adrien secoua lentement la tête.
— Nous nous parlions dès que les communications le permettaient. Elle ne m’a jamais parlé d’un testament. Et elle ne m’a jamais dit qu’elle était enceinte.
Sa voix se brisa sur les derniers mots.
Il s’approcha du lit. Camille avait les yeux ouverts, mais chaque respiration semblait lui demander un effort immense. Une infirmière lui humidifia les lèvres, puis lui demanda si elle souhaitait continuer à communiquer.
Camille cligna deux fois des yeux.
Oui.
Éric posa la tablette devant elle.
— Camille, nous allons prendre le temps qu’il faut. Personne ne vous forcera à parler. Pour commencer, ce testament concernait-il votre grand-père ?
Deux clignements.
— Votre père vous a-t-il demandé de signer un document ?
Deux clignements encore.
Adrien sentit ses mains se fermer.
— Quel document, Camille ?
Elle tourna péniblement les yeux vers lui. Une larme glissa jusqu’à sa tempe.
Sur la tablette, une lettre après l’autre, elle composa :
HÉRITAGE.
Éric échangea un regard avec l’infirmière.
La famille Delaunay possédait plusieurs sociétés immobilières, des terrains dans la région lyonnaise et une propriété ancienne près d’Annecy. Mais le véritable patrimoine venait du grand-père maternel de Camille, décédé six mois plus tôt.
Il avait laissé une part importante de ses biens à sa petite-fille, à une condition : qu’elle conserve la liberté de disposer de son héritage et qu’aucun membre de la famille ne puisse agir à sa place sans mandat valable.
Adrien l’ignorait. Camille n’avait jamais aimé parler d’argent. Elle avait grandi dans une famille où les cadeaux s’accompagnaient toujours d’une dette invisible, où son père rappelait régulièrement à ses enfants tout ce qu’il avait fait pour eux.
— Votre père voulait récupérer votre héritage ? demanda Éric.
Camille cligna deux fois des yeux.
Puis elle tapa, avec une lenteur douloureuse :
PAS SEULEMENT.
Elle s’arrêta. Ses doigts tremblaient trop pour poursuivre.
L’infirmière lui proposa une pause. Camille accepta.
Adrien lui prit doucement la main, en évitant les zones blessées.
— Tu n’as pas besoin de tout raconter maintenant. Je suis là. Je ne partirai pas.
Elle serra faiblement ses doigts.
Pour la première fois depuis son arrivée, il sentit qu’elle ne cherchait pas seulement à le retenir près d’elle.
Elle essayait de lui transmettre un avertissement.
À 4 h 20 du matin, Éric revint avec une information qui changea la direction de l’enquête.
— Nous avons retrouvé une copie d’un document dans la messagerie professionnelle de votre beau-père. Il s’agit d’un projet de procuration générale au nom de Camille. Elle aurait autorisé son père à gérer ses comptes, ses biens immobiliers et ses droits successoraux.
— Elle l’a signé ?
— La signature ressemble à la sienne. Mais nous n’avons pas encore établi si elle est authentique ni dans quelles circonstances le document a été établi.
Adrien se leva brusquement.
— Ils l’ont forcée.
— C’est une hypothèse sérieuse, mais nous devons le prouver. Nous avons également demandé la conservation des vidéos de surveillance de la résidence, des données téléphoniques et des documents pertinents. Pour l’instant, ne confrontez personne.
Adrien regarda la porte.
— Ils sont huit. Ils ont attendu que je sois à l’étranger. Ils sont entrés chez nous, ils l’ont laissée là, presque morte, et ils veulent que je reste assis à attendre ?
— Je vous demande de ne pas compromettre l’enquête, capitaine.
— Et moi, je vous demande de m’expliquer pourquoi votre commissaire a parlé de cambriolage avant même que les constatations soient terminées.
Éric ne répondit pas tout de suite.
Puis il referma le dossier qu’il tenait.
— C’est précisément ce que je cherche à comprendre.
Il lui révéla qu’un appel avait été passé à la police à 22 h 38, treize minutes avant l’appel officiel aux secours. L’appelant n’avait pas donné son nom. Il avait signalé « une dispute familiale susceptible de dégénérer » à l’adresse de Camille.
L’enregistrement avait été conservé.
La voix était masculine.
Et, selon le premier examen, elle appartenait probablement à l’un des fils Delaunay.
— Lequel ? demanda Adrien.
— Nous n’en sommes pas certains. Mais nous avons une autre piste. Une voisine affirme avoir vu un véhicule utilitaire quitter le parking à 21 h 56. Il est revenu vingt minutes plus tard.
Adrien repensa au manteau beige manquant.
Camille le portait souvent lorsqu’elle sortait le soir. Ce n’était pas un vêtement coûteux, mais elle refusait de s’en séparer parce que sa mère le lui avait offert avant de mourir.
— Ils l’ont emmenée quelque part, murmura-t-il.
— C’est possible.
— Et ils l’ont ramenée avant d’appeler les secours.