La question n’était pas juste. Il avait été absent pendant sept mois, et les communications avec sa mission étaient limitées. Il ne lui avait pas toujours été possible d’appeler quand il le souhaitait. Mais il se souvenait aussi de leurs derniers échanges, des silences de Camille, de cette façon qu’elle avait de répondre « tout va bien » alors que quelque chose la préoccupait.

Il s’était dit qu’elle était simplement fatiguée.

Il s’en voulait maintenant de ne pas avoir insisté.

Éric reprit :

— Pourquoi avez-vous rédigé ce testament ?

Camille commença à taper.

SI JE MEURS…

Elle s’arrêta, ferma les yeux et reprit son souffle.

L’infirmière vérifia ses constantes et lui demanda si elle voulait continuer. Camille répondit oui.

Elle tapa le mot suivant.

BÉBÉ.

Adrien regarda l’écran.

Puis sa femme.

— Tu savais que tu étais enceinte quand ils sont venus ?

Deux clignements.

— Depuis combien de temps ?

Camille réussit à taper :

11 SEMAINES.

Adrien recula d’un pas.

Il posa une main contre le mur, incapable de parler.

Il avait imaginé leur retour l’un vers l’autre des dizaines de fois pendant sa mission. Il avait pensé aux vacances qu’ils prendraient, aux travaux qu’ils termineraient, à la manière dont ils réorganiseraient leur vie une fois les sept mois derrière eux.

Il n’avait jamais imaginé apprendre qu’il allait devenir père dans une chambre de réanimation.

Encore moins apprendre cette nouvelle alors que sa femme luttait pour rester en vie.

Camille le regardait, les yeux brillants.

Il revint près d’elle et lui embrassa doucement le front.

— Je suis là, murmura-t-il. On va avancer un jour après l’autre.

Éric attendit qu’Adrien reprenne sa place.

— Camille, votre testament était-il lié à une menace de votre famille ?

Deux clignements.

— Votre père savait-il que vous étiez enceinte ?

Deux clignements.

— Vos frères le savaient-ils ?

Un clignement.

Non.

— Pourquoi votre père voulait-il que vous signiez la procuration ?

Camille tapa lentement :

IL VOULAIT LE CONTRÔLE.

Puis, après une pause :

DE L’ARGENT.

Éric nota les mots.

— Et le bébé ?

Camille ferma les yeux, comme si elle cherchait la force nécessaire pour répondre.

Lorsqu’elle les rouvrit, elle tapa :

IL A DIT QUE L’HÉRITIER LUI APPARTIENDRAIT.

Personne ne parla.

Adrien sentit un froid lui traverser la poitrine.

Ce n’était plus seulement une affaire d’argent. Gérard semblait considérer le futur enfant de Camille comme une extension de son patrimoine, un moyen de maintenir la mainmise sur une succession qu’il ne pouvait pas contrôler directement.

Mais il restait une question essentielle : qu’avait-il fait, exactement, pour tenter d’obtenir ce contrôle ?

Camille reprit la tablette.

LE NOTAIRE A LES ORIGINAUX.

Éric se redressa.

— Quel notaire ?

Elle écrivit un nom et une adresse à Villefranche-sur-Saône.

Puis elle ajouta :

IL NE DOIT PAS LES REMETTRE À MON PÈRE.

Éric referma le carnet.

— Nous allons prendre contact avec lui. Mais nous devons également comprendre ce qui s’est passé avant votre arrivée à l’hôpital.

Camille fixa le plafond.

Sa respiration s’accéléra.

Adrien lui prit la main.

— Ça suffit pour aujourd’hui. Elle a besoin de repos.

Éric acquiesça.

Avant de partir, il se pencha légèrement vers Camille.

— Nous vous croyons lorsque vous dites que vous n’avez pas signé ces documents. Nous allons vérifier les preuves. Vous n’avez pas à vous mettre en danger pour nous convaincre.

Camille ferma les yeux.

Deux larmes roulèrent sur ses joues.

Le notaire confirma l’existence du testament le jour même.

Il avait été établi trois semaines plus tôt, en présence de témoins, après plusieurs rendez-vous au cours desquels Camille avait expliqué craindre des pressions de sa famille. Le document désignait Adrien comme exécuteur testamentaire et prévoyait que les biens hérités par Camille seraient placés dans une structure indépendante destinée à protéger son enfant, si elle en avait un, sans que Gérard Delaunay puisse en prendre le contrôle.

Le notaire possédait également une lettre manuscrite de Camille.

Elle y expliquait que son père avait découvert l’existence de l’héritage et lui avait demandé de signer une procuration. Lorsqu’elle avait refusé, il avait menacé de la faire déclarer incapable de gérer ses biens. Il avait également affirmé qu’en cas de naissance, la famille devrait « organiser les choses correctement ».

Le notaire avait conseillé à Camille de conserver les messages et de signaler les menaces. Elle avait prévu de le faire après le retour d’Adrien.

Mais Gérard avait appris qu’elle avait pris rendez-vous.

Et la veille de l’agression, il avait envoyé un message à ses fils.

Éric en obtint une copie grâce à une sauvegarde conservée sur un ancien appareil. Le message ne décrivait pas directement de violence, mais il ne laissait guère de doute sur l’intention du rendez-vous :

Demain, nous réglons cette affaire. Elle signera. Il n’y aura pas de deuxième discussion.