L’enquête progressait, mais il manquait encore la pièce la plus importante : ce qui s’était passé dans l’appartement.
Les huit hommes niaient avoir frappé Camille. Ils affirmaient être venus pour une réunion familiale et prétendaient qu’elle était tombée dans l’escalier après leur départ.
Pourtant, les traces retrouvées sur les lieux ne correspondaient pas à cette version. Les experts relevaient des marques de lutte dans le salon, des traces de sang sur un tapis déplacé et plusieurs zones récemment nettoyées. Le manteau beige avait été retrouvé dans le coffre d’un véhicule utilisé par l’un des frères.
Et la voisine qui avait vu l’utilitaire quitter le parking avait finalement accepté de faire une déclaration détaillée.
Elle avait vu deux hommes porter une personne inconsciente, enveloppée dans un manteau clair, jusqu’au véhicule.
Elle avait d’abord cru à une urgence médicale.
Puis elle avait reconnu Camille sur une photographie.
Trois jours après son admission, Camille parvint à raconter une partie des faits.
Pas d’une traite. Pas avec des détails qu’elle n’était pas prête à livrer. Mais suffisamment pour que les enquêteurs comprennent la chronologie.
Gérard était arrivé avec ses sept fils pour lui faire signer la procuration. Il avait affirmé que la famille avait investi du temps et de l’argent dans son éducation et que son héritage devait servir à consolider les sociétés des Delaunay.
Camille avait refusé.
Elle avait expliqué que son grand-père avait précisément voulu la protéger de ce genre de pression. Elle avait aussi annoncé qu’elle avait consulté un notaire et qu’elle ne signerait aucun document sans conseil indépendant.
Gérard avait alors exigé qu’elle lui remette les copies de ses papiers.
Elle avait refusé une seconde fois.
Les voix avaient monté. L’un des frères avait tenté de lui prendre son sac. Camille avait voulu rejoindre la porte, mais deux hommes l’avaient retenue.
Elle avait crié.
Elle avait essayé de se dégager.
Puis les coups étaient tombés.
Elle ne pouvait pas dire combien de temps cela avait duré. Elle se souvenait de la douleur, de la table renversée, du verre brisé près du canapé et du visage de son père lorsqu’elle lui avait dit qu’il ne verrait jamais son enfant si c’était pour le traiter comme un bien à posséder.
Après cela, ses souvenirs devenaient confus.
Elle se rappelait avoir été déplacée, le froid de l’air sur son visage, puis le plafond de l’appartement lorsqu’elle avait repris conscience par intermittence.
Elle avait entendu quelqu’un dire qu’il fallait nettoyer.
Elle avait entendu un autre demander si elle respirait encore.
Et elle avait entendu Julien murmurer :
— Tout ça ne serait jamais arrivé si elle avait signé.
À ce moment-là, Camille avait compris que ses frères ne l’avaient pas protégée. Même ceux qui n’avaient peut-être pas porté les coups avaient choisi de rester autour d’elle, de la laisser sans secours immédiat et de participer au silence.
Lorsque les secours étaient finalement arrivés, elle avait perdu connaissance.
Elle avait survécu, mais son corps portait les traces de ce qui s’était passé.
Éric l’écouta sans l’interrompre. Il lui expliqua ensuite qu’elle pourrait compléter sa déclaration lorsqu’elle serait en état de le faire, et que les enquêteurs chercheraient à corroborer chaque élément.
Adrien, assis près du lit, ne dit rien pendant plusieurs minutes.
Il ne voulait pas que sa colère devienne une nouvelle charge pour Camille.
Quand elle tourna les yeux vers lui, il se pencha.
— Je suis désolé de ne pas avoir été là.
Elle remua faiblement la tête.
Il comprit ce qu’elle voulait dire : ce n’était pas à lui de s’accuser des actes des autres.
— Je sais, murmura-t-il. Mais j’aurais voulu pouvoir te protéger.
Camille serra ses doigts.
Puis elle tapa quelques mots sur la tablette :
PROTÈGE NOTRE ENFANT. PAS TA COLÈRE.
Adrien sentit ses yeux le brûler.
— Je te le promets.
L’arrestation de Gérard Delaunay eut lieu une semaine plus tard, après que les enquêteurs eurent réuni suffisamment d’éléments pour demander des mesures judiciaires. Deux de ses fils furent également interpellés. Les autres furent entendus et leurs rôles individuels firent l’objet d’investigations distinctes.
L’enquête ne transforma pas instantanément les soupçons en certitudes sur chacun des huit hommes. Il faudrait des expertises, des confrontations et une procédure judiciaire. Mais les premières preuves contredisaient fortement la version de l’accident domestique.
Le dossier médical, les images de surveillance, les données de déplacement du véhicule, les traces retrouvées dans l’appartement, les témoignages et les documents successoraux formaient désormais un ensemble cohérent.
Quant au commissaire qui avait demandé de privilégier la piste du cambriolage, il fut écarté de l’enquête le temps qu’une vérification interne examine ses décisions et ses liens éventuels avec les Delaunay.
Le manteau beige, lui, fut rendu à Camille après les premières analyses.
Il était déchiré à une manche et taché, mais l’étiquette cousue à l’intérieur portait encore le petit mot que sa mère lui avait laissé des années auparavant :