Julien resta debout au milieu des cartons, la chemise du Centre des Arts du Nord entre les mains.

Il relut l’offre une seconde fois, comme si les mots allaient changer.

— Trois semaines, Camille. Tu as une prise de poste dans trois semaines, dans la même ville où je pars demain matin, et tu comptais me le dire quand ?

Camille se redressa sur le matelas.

— Je ne savais pas si j’allais accepter.

— Tu as signé ?

— Pas encore.

— Mais tu as négocié le salaire, les missions et la date de prise de poste.

Elle ne répondit pas.

Julien posa la chemise sur une caisse.

— Je ne te reproche pas de vouloir ce poste. Je te reproche de m’avoir laissé croire que nous parlions seulement de mon départ, alors que tu préparais peut-être le tien aussi.

— Je ne voulais pas que tu penses que je te suivais.

— Et tu as préféré me laisser croire que tu n’avais aucun projet ?

— J’avais peur que tu me choisisses par culpabilité.

Julien passa une main sur son visage.

— Camille, je viens de t’embrasser parce que je t’aime. Pas parce que tu as besoin d’un appartement, ni parce que ton ex te menace. Et maintenant, je découvre que tu envisages de venir à Lille sans m’avoir dit la vérité.

Elle sentit les larmes lui monter aux yeux.

— Je sais.

— Alors aide-moi à comprendre.

Elle allait répondre lorsqu’un nouveau message apparut sur son téléphone.

Cette fois, il ne venait pas d’Antoine.

C’était un numéro inconnu, avec une photographie jointe : une capture d’écran d’un relevé bancaire du Centre des Arts du Nord, accompagnée de trois mots.

« Demande à Lucas. »

Julien releva brusquement la tête.

— Qu’est-ce que c’est ?

Camille agrandit l’image.

Un paiement de 4 800 euros apparaissait sur le relevé, sous la référence d’une prestation événementielle. Le bénéficiaire était une société dont elle n’avait jamais entendu parler. La date correspondait à une semaine durant laquelle elle avait travaillé sur un festival associatif à Lyon.

Sous l’image, un second message arriva.

« Les documents originaux sont chez Antoine. La police recevra le dossier lundi. »

Camille sentit le sol se dérober sous ses pieds.

Elle n’avait jamais travaillé pour cette société. Elle n’avait jamais autorisé ce paiement.

Et si Antoine disposait de documents qui semblaient prouver le contraire, quelqu’un avait nécessairement eu accès à des informations auxquelles seuls quelques membres de l’équipe pouvaient accéder.

Ou à ses identifiants.

— Lucas, murmura-t-elle.

Julien s’assit face à elle.

— Pourquoi ton frère ?

Camille fixa le message.

— Parce qu’il est le seul à connaître certains de mes codes.

Elle se leva, attrapa son téléphone et appela Lucas.

Il ne répondit pas.

Elle rappela.

Messagerie.

À la troisième tentative, un message arriva.

« Ne m’appelle pas. Je t’expliquerai demain. »

Camille ferma les yeux.

Le garçon qu’elle avait aidé à payer ses premières maquettes d’architecture, celui qu’elle avait accompagné à ses concours d’entrée, celui pour lequel elle avait accepté des heures supplémentaires pendant des années venait de lui demander de ne pas l’appeler.

Julien ne posa pas de question supplémentaire.

Il lui tendit simplement son téléphone.

— Appelle ton avocate, si tu en as une. Sinon, nous en trouverons une demain matin. Mais ne réponds pas à Antoine sous le coup de la panique.

Camille hocha la tête.

Elle venait de comprendre que la menace contre son frère n’était peut-être pas une simple intimidation.

C’était peut-être la raison pour laquelle il avait accepté de la trahir.

1. Le frère qu’elle avait toujours protégé

Le lendemain matin, à 7 h 15, Camille et Julien étaient assis dans un café de la gare de Lyon-Part-Dieu.

Le camion de déménagement était déjà parti. Julien aurait dû être sur la route de Lille, mais il avait repoussé son départ de quelques heures.

Camille avait passé une partie de la nuit à vérifier ses comptes, ses courriels et les documents de ses projets. Elle avait découvert plusieurs connexions inhabituelles à son espace professionnel.

À 8 h, elle obtint enfin une réponse de Lucas.

— Tu es où ? demanda-t-elle dès qu’il décrocha.

Un silence.

— Chez maman.

— Est-ce qu’Antoine t’a donné de l’argent ?

— Camille…

— Réponds-moi.

Lucas soupira.

— Il a payé une partie de mes frais d’études.

Elle ferma les yeux.

— Combien ?

— Dix mille euros.

Le bruit des tasses autour d’elle sembla s’éloigner.

— Dix mille euros ? Depuis quand ?

— Depuis le printemps.

— Et tu m’as laissée payer tes matériaux, ton loyer et tes frais de concours pendant que tu prenais son argent ?

— Ce n’est pas comme ça !

— Alors explique-moi comment c’est.