Lucas avait vingt-deux ans. Il avait toujours été brillant, mais sa première année d’architecture l’avait mis en difficulté. Les frais s’accumulaient, son père avait cessé de l’aider depuis longtemps et Camille avait pris le relais sans jamais lui demander de comptes.
Elle savait qu’il avait honte de dépendre d’elle.
Elle ignorait que cette honte pouvait le rendre vulnérable à Antoine.
— Il m’a dit qu’il voulait m’aider, reprit Lucas. Il connaissait des gens dans des fondations. Il m’a proposé une bourse privée. Il m’a fait signer des papiers pour le dossier.
— Quels papiers ?
— Je ne sais plus exactement. Il y avait beaucoup de pages.
Camille se redressa.
— Lucas, écoute-moi bien. Est-ce que tu lui as donné mes identifiants professionnels ?
Le silence qui suivit fut plus long.
— Il m’a demandé ton accès au dossier partagé du festival. Il disait qu’il voulait vérifier des factures pour prouver que tu n’avais rien fait de mal.
— Et tu le lui as donné ?
— Oui.
Camille porta une main à sa bouche.
— Tu savais qu’il me menaçait.
— Il m’a dit qu’il voulait seulement te faire peur pour que tu acceptes de lui parler. Il m’a assuré qu’il ne ferait rien contre toi.
— Il a fabriqué de fausses preuves de vol, Lucas !
— Je ne savais pas !
Sa voix se brisa.
— Il m’a dit que si je refusais de l’aider, il ferait annuler ma bourse et demanderait le remboursement de tout l’argent. Il avait des documents que j’avais signés. Il disait que j’étais responsable si sa fondation perdait de l’argent.
Camille sentit sa colère se mêler à une douleur bien plus profonde.
— Tu aurais pu venir me voir.
— Tu m’aurais dit de refuser.
— Oui ! Parce que c’était exactement ce qu’il fallait faire !
Lucas se mit à pleurer.
— Je suis désolé.
Camille ne répondit pas tout de suite.
Elle aurait voulu lui dire qu’elle lui pardonnait, que tout allait s’arranger. Mais elle ne pouvait pas promettre ce qu’elle ne savait pas.
— Est-ce que tu as copié d’autres fichiers ?
— Je ne crois pas.
— Est-ce que tu as signé quelque chose à mon nom ?
— Non. Jamais.
— Est-ce qu’il t’a demandé de dire que tu m’avais vue prendre de l’argent ?
Lucas se tut.
— Lucas ?
— Il m’a demandé de confirmer que tu gérais les remboursements du festival. Il m’a dit que c’était une formalité.
— Et tu as accepté ?
— J’ai signé une déclaration. Mais je n’ai pas écrit que tu avais volé !
Camille sentit ses mains devenir froides.
La déclaration pouvait être utilisée pour donner du poids à des factures qu’elle n’avait jamais approuvées.
— Ne détruis aucun document, dit-elle. Ne contacte plus Antoine pour le moment. Nous allons faire examiner tout ce que tu as signé.
— Tu vas me dénoncer ?
Elle regarda Julien, assis en face d’elle, qui lui laissait l’espace nécessaire pour parler.
— Je vais protéger la vérité, Lucas. Je ne peux pas te promettre que tu n’auras aucune conséquence à subir. Mais je ne vais pas mentir pour te protéger non plus.
Elle raccrocha.
Pour la première fois de sa vie, elle comprit que protéger son frère ne signifiait pas effacer ses erreurs.
2. La femme qu’Antoine voulait faire passer pour une voleuse
À 10 h, Camille rencontra Maître Sophie Garnier, une avocate recommandée par une collègue du Centre des Arts.
Elle lui exposa les faits sans rien dissimuler : les menaces d’Antoine, l’accès donné par Lucas, les connexions inhabituelles et le paiement suspect de 4 800 euros.
L’avocate l’écouta jusqu’au bout.
— Nous allons distinguer trois questions, expliqua-t-elle. D’abord, ce qui s’est réellement passé dans la comptabilité du centre. Ensuite, qui a accédé aux documents et utilisé vos identifiants. Enfin, ce que Lucas a signé et ce qu’il savait au moment de le faire.
Elle insista sur un point :
— Ne supprimez rien. Ne modifiez pas les fichiers. Ne cherchez pas à piéger Antoine. Conservez les messages dans leur format d’origine et signalez immédiatement les accès suspects au service informatique du centre.
Camille suivit ses instructions.
Le Centre des Arts du Nord suspendit temporairement ses identifiants, sécurisa les accès et lança une vérification indépendante des opérations concernées.
L’équipe comptable examina le paiement de 4 800 euros. La facture associée portait le nom d’une société de conseil événementiel, mais plusieurs éléments étaient incohérents : le descriptif ne correspondait à aucune prestation enregistrée, le bon de commande ne comportait pas la validation habituelle et le document transmis par Antoine utilisait une version ancienne du logo du centre.
Ce n’était pas encore une preuve suffisante pour attribuer la fabrication des documents à une personne précise.