Lucie n’eut pas le temps de répondre à la menace de Roxane.
Le lendemain matin, le directeur du restaurant la convoqua dans son bureau. Sur la table, une enveloppe contenait des photographies de Lucie sortant de la réserve, des relevés de caisse et une déclaration signée par deux employés.
— Il manque 8 400 euros dans les recettes de plusieurs soirées, annonça-t-il. Votre nom apparaît sur les feuilles de fermeture.
Lucie sentit son visage se vider de ses couleurs.
— C’est impossible. Je n’ai jamais touché à cet argent.
— Roxane de Villeroy affirme vous avoir vue remettre une enveloppe à l’homme qui traînait devant l’établissement.
— Elle ment !
Le directeur referma le dossier.
— Je n’ai pas le temps de mener une enquête. Vous êtes licenciée pour faute grave. Vous devrez rendre votre badge immédiatement.
Lucie resta immobile. Elle pensa aux séances de dialyse de sa mère, au loyer qui devait être payé dans quatre jours et au bac de Théo. Son salaire venait de disparaître en une phrase.
Elle demanda à voir les preuves. Le directeur refusa de lui montrer certains documents et lui ordonna de quitter les lieux.
Dans le couloir, Roxane l’attendait.
— Je t’avais prévenue. Tu aurais dû apprendre à rester à ta place.
Lucie serra les poings.
— Vous avez fabriqué cette histoire.
Roxane ajusta son bracelet de diamants.
— Qui croira une serveuse sans emploi plutôt qu’une famille comme la mienne ?
Lucie voulut répondre, mais Roxane se pencha vers elle.
— Au fait, ton clochard a disparu. Peut-être qu’il a enfin compris que tu n’étais bonne qu’à lui donner les restes.
Cette dernière phrase fit plus mal que toutes les autres.
Lucie sortit du restaurant sans se retourner.
Pendant les jours qui suivirent, elle envoya des candidatures, se présenta dans des cafés et accepta quelques heures de ménage. Elle ne raconta pas tout à sa mère, qui avait déjà assez de soucis. Elle expliqua seulement que son contrat était terminé.
Puis, un matin, elle s’effondra dans la salle de bains.
À l’hôpital, après plusieurs examens, le médecin lui annonça qu’elle était enceinte d’environ six semaines.
Lucie resta silencieuse.
Elle revit Adrien assis sous l’auvent, ses mains autour d’un morceau de pain, son sourire timide lorsqu’elle lui apportait une soupe chaude. Elle se souvint de la nuit où il l’avait accompagnée jusqu’à la station de métro, de leurs conversations interminables et du premier baiser échangé dans une rue déserte.
Elle n’avait jamais exigé qu’il soit riche, célèbre ou puissant.
Elle avait seulement voulu qu’il soit sincère.
Et maintenant, il avait disparu.
L’homme qui n’aurait jamais dû l’aimer
Trois jours plus tard, un homme en costume gris se présenta à son appartement de Saint-Denis.
— Mademoiselle Morel ? Je m’appelle Bruno Marchand. Je travaille pour Adrien Delcourt.
Lucie se leva si brusquement que sa chaise racla le sol.
— Vous savez où il est ?
Bruno hésita.
— Oui.
— Alors dites-lui de venir me parler. Je ne veux pas d’argent. Je veux savoir pourquoi il est parti sans un mot.
— Il ne peut pas revenir pour le moment.
— Pourquoi ? Il est en prison ? Il est blessé ?
Bruno baissa les yeux.
— Il est en vie. Mais des hommes cherchent à l’atteindre à travers les personnes qui lui sont proches.
Lucie sentit une colère froide remplacer sa peur.
— Vous saviez donc qu’il était en danger et vous l’avez laissé me mentir pendant des semaines ?
— Il voulait vous protéger.
— Me protéger de quoi ? De la vérité ?
Bruno ne répondit pas.
Lucie lui indiqua la porte.
— Dites à votre patron que je ne suis pas un colis qu’on peut abandonner dans une pièce en prétendant que c’est pour son bien.
Avant de partir, Bruno déposa une carte sur la table.
— Si quelqu’un vous menace, appelez-moi. Ne cherchez pas Adrien seule.
Lucie ne toucha pas à la carte.
Elle avait déjà été abandonnée une fois. Elle ne laisserait personne décider à sa place de ce qu’elle devait savoir.
Le bracelet de Roxane
Une semaine après son licenciement, Lucie reçut une lettre recommandée du restaurant. L’établissement lui réclamait des dommages et intérêts pour les sommes prétendument manquantes.
Elle remit le courrier à une permanence juridique, qui lui conseilla de contester les accusations et de demander la communication des éléments retenus contre elle. Elle conserva également ses plannings, ses messages professionnels et les preuves de ses heures de travail.
Puis elle remarqua une anomalie sur l’une des photographies.
L’heure affichée sur le terminal de caisse ne correspondait pas à celle du système de vidéosurveillance. Sur une autre pièce, son identifiant apparaissait alors qu’elle était officiellement en repos.