La contestation du licenciement de Lucie progressa lorsque son conseil obtint l’accès à de nouveaux documents. Les horaires de caisse ne correspondaient pas aux feuilles de présence, et certaines opérations avaient été enregistrées avec son identifiant pendant ses jours de repos.
Un examen indépendant fut demandé. Les images de vidéosurveillance encore disponibles furent conservées, et plusieurs employés furent interrogés.
L’un d’eux finit par reconnaître qu’un supérieur lui avait demandé de signer une déclaration sans avoir vu Lucie toucher à l’argent.
Il retira son témoignage initial.
Cela ne suffisait pas à établir toute la responsabilité de Roxane, mais cela affaiblissait sérieusement l’accusation portée contre Lucie.
L’affaire fut transmise aux autorités compétentes pour examen. Lucie, de son côté, engagea les démarches nécessaires pour contester son licenciement et réclamer les sommes auxquelles elle pourrait avoir droit.
Pendant ce temps, Adrien cessa de se cacher.
Il fit examiner les comptes du groupe par des professionnels indépendants et coopéra avec les enquêteurs lorsqu’ils demandèrent des informations sur les sociétés héritées de son père. Il refusa de régler le problème par des menaces ou des arrangements privés.
Roxane tenta alors de reprendre contact avec Lucie.
Elle lui proposa de l’argent en échange d’une déclaration affirmant qu’Adrien l’avait manipulée et qu’elle n’avait jamais eu de relation avec lui.
Lucie enregistra la proposition dans le respect des conseils reçus et la transmit à son avocat.
Elle ne signa rien.
Quelques jours plus tard, une perquisition fut menée dans les bureaux d’une société liée à l’entourage de Roxane, dans le cadre d’une enquête portant sur plusieurs opérations financières contestées. Des documents furent saisis, mais aucune conclusion définitive ne fut annoncée immédiatement.
Roxane fut entendue par les enquêteurs. Elle nia avoir organisé le licenciement de Lucie et affirma que les accusations étaient le résultat d’un conflit commercial.
La vérité ne fut pas révélée en une seule journée.
Elle se construisit à travers les témoignages, les documents et les vérifications.
Mais Lucie avait enfin cessé d’être la cible isolée que Roxane croyait pouvoir faire taire.
Une naissance, un nouveau départ
Les mois passèrent.
Lucie accepta qu’Adrien l’accompagne à certains rendez-vous médicaux, mais elle conserva son appartement et son indépendance. Il contribua aux frais liés à la grossesse selon les modalités qu’ils avaient convenues, sans tenter de prendre le contrôle de sa vie.
Il rendit également visite à Mireille, avec l’accord de Lucie, et veilla à ce que les dépenses médicales urgentes ne deviennent pas un moyen de pression.
Théo, d’abord méfiant, finit par lui poser des questions sur les entreprises, les voyages et les personnes qui semblaient toujours l’attendre devant les bâtiments.
Adrien lui répondit sans se vanter.
— L’argent peut résoudre certains problèmes, lui dit-il un soir. Mais il peut aussi permettre aux gens de cacher leurs erreurs. Le plus important, c’est de savoir ce qu’on refuse de faire pour le conserver.
Théo hocha la tête.
— Alors vous avez beaucoup à apprendre.
Adrien éclata de rire.
— C’est possible.
Pour Lucie, ce fut le premier signe qu’il ne cherchait plus à être admiré. Il apprenait à être présent.
Elle reprit progressivement une activité dans une boulangerie artisanale, où elle découvrit le travail du pétrissage et de la fermentation. Son rêve d’ouvrir un jour sa propre boutique n’avait pas disparu. Il avait simplement besoin d’un nouveau calendrier.
Lorsqu’elle accoucha d’une petite fille, Adrien était à ses côtés.
La fillette fut prénommée Rose, en hommage à la fleur que Mireille cultivait sur son balcon.
Adrien pleura en la prenant dans ses bras.
— Je ne sais pas si je serai un bon père, murmura-t-il.
Lucie, épuisée, le regarda.
— Vous n’avez pas besoin d’être parfait. Vous devez être honnête, présent et capable de reconnaître vos erreurs.
— Je vais essayer.
— Alors commencez par ne plus disparaître sans prévenir.
Il sourit, les yeux humides.
— Je vous le promets.
Cette fois, Lucie ne prit pas sa promesse pour une garantie. Elle la considéra comme un engagement qu’il lui faudrait tenir chaque jour.
Un an plus tard, l’enquête avait permis de confirmer plusieurs irrégularités dans les opérations de certaines sociétés liées à l’ancien réseau Delcourt. Les responsabilités individuelles faisaient encore l’objet de procédures distinctes. Les éléments concernant le licenciement de Lucie avaient, eux aussi, donné lieu à des démarches formelles, et son nom avait été réhabilité auprès de plusieurs employeurs après la communication des pièces pertinentes.
Roxane ne pouvait plus se contenter d’affirmer que personne ne croirait une serveuse.
Elle devait désormais répondre aux questions soulevées par les documents.
Quant à Adrien, il abandonna définitivement les apparitions sous une fausse identité. Il comprit qu’on ne pouvait pas mesurer la sincérité des autres en les trompant, pas plus qu’on ne pouvait protéger une personne en lui retirant le droit de choisir.