L’infirmier s’arrêta devant le lit, une seringue préparée dans un plateau métallique. Lívia sentit la peur lui serrer la poitrine, mais elle s’obligea à garder une voix calme.
— Avant de me donner quoi que ce soit, je veux connaître le nom du médicament, sa dose et le médecin qui l’a prescrit.
L’homme en blouse blanche échangea un regard avec le docteur Osvaldo.
— Madame, c’est simplement pour vous aider à vous calmer.
— Alors vous n’aurez aucun problème à me montrer l’ordonnance.
Le silence qui suivit fut plus révélateur que n’importe quelle réponse.
Lívia observa le badge de l’infirmier, puis celui du médecin. Elle remarqua que le dossier posé sur le bureau portait la date de la veille, alors que Caio n’avait parlé de sa prétendue crise émotionnelle qu’au cours de la soirée. Les conclusions médicales avaient donc été rédigées avant même qu’elle ne mette les pieds dans la réception.
— Vous avez préparé ce dossier avant de m’examiner, murmura-t-elle.
Osvaldo referma brusquement la chemise.
— Votre comportement confirme précisément ce que nous essayons de vous expliquer.
— Non. Ce qui confirme quelque chose, c’est qu’un dossier médical existe avant l’examen qui est censé le justifier.
L’infirmier reposa le plateau.
— Docteur, je préfère attendre une prescription claire.
Osvaldo lui lança un regard furieux, puis lui ordonna de sortir. Lorsque la porte se referma, il s’approcha de Lívia.
— Vous ne comprenez pas votre situation. Votre mari a pris toutes les dispositions nécessaires. Si vous coopérez, vous pourrez rentrer chez vous dans deux jours.
— Et si je refuse de signer votre formulaire ?
— Ce sera interprété comme un refus de soins.
Lívia comprit alors que le piège était plus vaste qu’elle ne l’avait imaginé. Caio ne cherchait pas seulement à la faire taire. Il voulait que chaque objection devienne un symptôme et que chaque demande de justice soit présentée comme une preuve de déséquilibre.
Elle baissa les yeux, comme si elle renonçait enfin à lutter.
— J’ai besoin de réfléchir, dit-elle.
Osvaldo parut satisfait.
— C’est la première décision raisonnable que vous prenez depuis votre arrivée.
Il sortit en emportant le dossier.
Dès qu’elle fut seule, Lívia commença à réfléchir autrement. Elle ne possédait plus son téléphone, mais elle avait encore sa mémoire, ses connaissances et les années de travail qui avaient permis à ConectaVida de devenir une entreprise rentable.
Elle se souvenait notamment d’une règle qu’elle avait imposée lors de la création de la plateforme : aucune modification des droits d’administration ne devait pouvoir être validée sans une seconde authentification indépendante. Caio avait longtemps trouvé cette mesure excessive. Elle avait insisté, parce qu’elle savait qu’un jour, quelqu’un pourrait être tenté de s’approprier ce qui ne lui appartenait pas.
Cette règle existait toujours.
Et elle n’était pas la seule chose que Caio avait oubliée.
Le lendemain matin, à neuf heures précises, le conseil d’administration de ConectaVida devait se réunir pour examiner une série de nouvelles autorisations financières. Lívia avait découvert plusieurs semaines auparavant que ces documents comprenaient une cession de licence particulièrement avantageuse pour une société récemment créée.
Cette société appartenait officiellement à un cabinet de conseil. Mais les statuts, que Lívia avait étudiés en détail, révélaient un lien indirect avec Bianca Tavares.
Plus inquiétant encore, le contrat prévoyait le transfert de certains droits sur l’architecture logicielle de ConectaVida, ainsi que sur des outils conçus par Lívia avant même la création de l’entreprise.
Elle avait refusé de signer.
Caio lui avait alors souri en affirmant qu’elle ne comprenait plus les enjeux stratégiques.
Elle comprenait parfaitement.
C’était précisément pour cette raison qu’il avait besoin de la faire disparaître de la réunion.
À sept heures trente, dans sa chambre de la clinique, Lívia entendit des pas s’arrêter devant sa porte. Une aide-soignante entra avec un petit-déjeuner.
— Votre mari a appelé, annonça-t-elle. Il souhaite savoir si vous acceptez enfin de signer le formulaire.
— Non.
La jeune femme hésita.
— Il a aussi demandé si vous aviez parlé à quelqu’un de l’entreprise.
Lívia releva lentement la tête.
— Pourquoi mon mari s’intéresserait-il à ce que je dis dans une clinique ?
L’aide-soignante ne répondit pas. Elle posa le plateau, puis s’approcha de la porte.
— Je ne sais pas ce qui se passe entre vous, madame. Mais j’ai vu votre dossier. Certaines pages portent des dates antérieures à votre admission.
Elle marqua une pause.
— Je ne suis pas médecin. Je ne peux pas juger ce qui est vrai. Mais je pense que vous devriez demander une vérification indépendante.
Lívia sentit une lueur d’espoir renaître.
— Comment vous appelez-vous ?
— Marina.
— Marina, je ne vous demande pas de prendre parti. Je vous demande simplement de ne pas laisser quelqu’un modifier mon dossier sans que cela soit consigné.
La jeune femme acquiesça avant de repartir.