Pendant quelques secondes, personne ne bougea.
Marc Vidal porta instinctivement la main à la cicatrice qui barrait son sourcil gauche.
Ce geste minuscule suffit à Gabriel.
Il connaissait Marc depuis quinze ans. Ils avaient partagé des affaires, des voyages, des nuits interminables à négocier des contrats que personne d’autre n’aurait osé signer. Marc avait été présent à son mariage. Il avait porté le cercueil de Claire. Il s’était tenu à ses côtés lors de l’enterrement, une main sur son épaule, en répétant qu’il ferait payer ceux qui avaient provoqué sa mort.
Et pendant deux ans, Gabriel avait cru chaque mot.
— Karim, dit-il sans quitter Marc des yeux. Ferme les portes.
Le garde du corps obéit.
— Personne ne sort avant que je sache ce qui s’est passé le 18 novembre, poursuivit Gabriel.
Marc eut un rire bref, presque méprisant.
— Tu vas vraiment croire cette fille plutôt que moi ? Regarde-la. Elle travaille trois emplois, elle porte un bijou volé et elle débarque avec un carnet dont personne ne peut vérifier l’origine. Elle a probablement appris ton histoire dans les journaux.
Élise serra le carnet contre sa poitrine.
— Je ne connais pas votre histoire. Je connais celle de Claire.
— Assez ! tonna Marc.
Sa voix fit sursauter plusieurs clients.
Gabriel tourna lentement la tête vers lui.
— Je t’ai dit de te taire.
Marc referma la bouche.
Gabriel tendit la main vers Élise.
— Le carnet.
Elle hésita.
— Si je vous le donne, vous ne pourrez pas prétendre ensuite que je n’ai jamais existé.
Quelque chose changea dans les yeux de Gabriel.
Il avait l’habitude que les gens le supplient. Il savait reconnaître la peur, la flatterie et le mensonge. Mais cette jeune femme ne lui demandait ni argent ni protection. Elle lui demandait de ne pas l’effacer.
— Tu as ma parole, dit-il.
— Votre parole ne suffira peut-être pas.
Un silence incrédule suivit ces mots.
Pour la première fois depuis des années, quelqu’un venait de lui parler sans chercher à lui plaire ni à le défier pour le plaisir.
Gabriel retira lentement sa veste et la posa sur le dossier d’une chaise.
— Alors, tu auras des preuves.
Élise lui tendit le carnet.
Il l’ouvrit.
Sur la première page, une écriture fine, inclinée vers la droite, avait tracé trois mots :
Pour Gabriel, si je disparais.
Gabriel cessa de respirer.
Il aurait reconnu cette écriture parmi mille autres. Claire écrivait ainsi depuis qu’ils s’étaient rencontrés, avec un petit trait sous le G et des lettres serrées lorsqu’elle était inquiète.
Il tourna la page.
Des dates. Des numéros de comptes. Des noms de sociétés. Des montants entourés au stylo rouge. Certaines lignes étaient soulignées deux fois.
Puis il découvrit une phrase qui lui glaça le sang :
Marc sait que j’ai compris. Il a fait supprimer les relevés du port de Marseille. Si je lui parle directement, je ne rentrerai pas à la maison.
Gabriel relut la phrase.
Une fois.
Deux fois.
Il leva les yeux vers son associé.
— Explique-moi.
Marc ne répondit pas immédiatement. Son visage avait retrouvé une apparente sérénité, mais ses doigts tapotaient nerveusement le bord de la table.
— Claire était malade, Gabriel. Elle soupçonnait tout le monde. Tu le sais. Elle avait commencé à imaginer des complots partout.
— Elle avait noté des numéros de comptes que je ne connaissais même pas.
— Elle pouvait les avoir trouvés dans tes dossiers.
— Et pourquoi aurait-elle écrit ton nom ?
Marc haussa les épaules.
— Parce qu’elle me détestait.
Gabriel eut un sourire sans joie.
— Elle t’a choisi comme témoin à notre mariage.
— Les gens changent.
— Apparemment.
Il tourna encore une page.
Une photographie glissa du carnet et atterrit sur la nappe.
Elle montrait Claire, assise au volant d’une voiture, devant un entrepôt. À côté d’elle se trouvait Marc. Il souriait à l’objectif, une main posée sur le toit du véhicule.
Au dos, Claire avait écrit une date : 17 novembre, 23 h 41.
La veille de sa mort officielle.
Gabriel prit la photographie entre ses doigts.
— Tu m’avais dit que tu étais à Lyon cette nuit-là.
— J’y étais.
— Alors pourquoi es-tu sur cette photo à Marseille ?
Marc fixa l’image.
Pendant un instant, sa façade se fissura.
Puis il se mit à rire.
— Parce que je suis passé à Marseille avant de prendre le train. Et alors ? Tu vas me condamner sur la base d’une photographie ?
— Non, répondit Gabriel. Je vais t’écouter parler jusqu’à ce que tu commettes une erreur.
Il se tourna vers Karim.
— Appelle mon avocat. Et demande-lui de contacter les autorités compétentes. Nous allons remettre ce carnet à des enquêteurs indépendants.
Marc se leva brusquement.
— Tu es en train de détruire quinze ans d’amitié pour une serveuse !