— Non, dit Gabriel. Je viens de découvrir que je ne sais pas qui tu es depuis quinze ans.
Marc regarda les portes fermées, puis Karim.
Il comprit qu’il ne pourrait pas sortir en faisant simplement semblant de recevoir un appel.
Mais il ne semblait pas encore vaincu.
— Tu ne comprends pas, murmura-t-il. Si tu ouvres ce dossier, tu vas découvrir des choses sur ton propre empire que tu préférerais ne jamais connaître.
Gabriel s’approcha de lui.
— Alors je les découvrirai.
Marc se pencha légèrement, assez près pour que seuls Gabriel et Élise l’entendent.
— Tu crois qu’elle t’a tout raconté ? Tu crois que Claire était une sainte ? Demande-lui ce qu’elle faisait dans cette station-service. Demande-lui pourquoi elle a choisi une inconnue plutôt que son mari.
Élise blêmit.
Gabriel tourna les yeux vers elle.
Pour la première fois, le doute apparut sur son visage.
— Pourquoi t’a-t-elle choisie ?
Élise baissa les yeux vers ses mains.
— Parce que j’étais là.
— Ce n’est pas une réponse.
— C’est pourtant la seule que j’ai.
Marc sourit.
Il croyait avoir repris l’avantage.
Il se trompait.
Élise sortit de son tablier un petit objet enveloppé dans un morceau de tissu.
— Il y a autre chose.
Elle posa le paquet devant Gabriel.
À l’intérieur se trouvait une clé USB noire, fendue près de la prise.
— Claire me l’a donnée avant de partir de la station-service. Elle m’a dit de ne jamais la brancher sur un ordinateur connecté à Internet.
Marc se jeta en avant.
Karim l’intercepta et lui saisit le bras.
— Ne la touche pas ! cria Marc.
Ce fut la première fois qu’il perdait réellement son sang-froid.
Gabriel regarda la clé USB.
Puis Marc.
— Karim, éloigne-le de la table.
— Gabriel, écoute-moi ! Cette clé ne prouve rien. Claire avait accès à des documents confidentiels. Elle aurait pu falsifier n’importe quoi.
— Peut-être, répondit Gabriel. C’est pour cela que nous allons laisser des spécialistes l’examiner.
Marc se débattit une seconde avant de se figer.
Il comprenait désormais que ses mots ne suffiraient plus.
Mais Gabriel, lui, ne savait toujours pas si la femme qu’il avait enterrée deux ans plus tôt était réellement morte.
Et cette question était devenue plus importante que toutes les sommes inscrites dans le carnet.
Il se tourna vers Élise.
— Tu as dit qu’elle avait reçu une balle.
La jeune femme hocha la tête.
— Dans le côté. Elle perdait beaucoup de sang.
— Et après ?
Élise inspira profondément.
— Elle est restée dans la station-service presque quarante minutes. Je l’ai cachée dans la réserve, derrière les cartons d’huile moteur. Elle ne voulait pas que j’appelle une ambulance. Elle disait que les secours seraient prévenus avant même d’arriver.
— Comment est-elle partie ?
— Un homme est venu la chercher. Il conduisait une vieille camionnette blanche. Il avait un tatouage de boussole sur la main gauche. Il m’a dit qu’il s’appelait Thomas.
Gabriel ferma les yeux.
Il connaissait ce nom.
Thomas Renaud avait été le chauffeur personnel de Claire pendant plusieurs années. Il avait quitté son poste trois semaines avant l’accident, prétendant vouloir s’occuper de son père malade.
Gabriel avait appris, quelques mois plus tard, que Thomas était mort dans un incendie en Normandie.
Un incendie dont personne n’avait jamais retrouvé la cause exacte.
— Tu es certaine que c’était lui ?
— Oui. Claire l’a appelé par son prénom. Il lui a dit : « On doit partir, Claire. Ils savent que tu es vivante. »
Gabriel sentit le sol se dérober sous ses pieds.
Vivante.
Le mot résonna dans son esprit comme une cloche.
— Pourquoi ne m’as-tu pas contacté plus tôt ?
Élise le regarda droit dans les yeux.
— Parce que Claire m’a dit que vous étiez surveillé. Elle m’a dit que si je vous approchais avant le 18 novembre, vous seriez en danger.
— Et pourquoi aujourd’hui ?
Elle désigna le carnet.
— Parce que quelqu’un a retrouvé mon adresse.
Sa voix trembla.
— Il y a trois jours, je suis rentrée chez moi et tout était retourné. Mes tiroirs étaient ouverts. Mon matelas avait été éventré. Le carnet n’y était pas, parce que je le garde toujours sur moi depuis deux ans. Mais ils ont laissé un message sur le miroir de ma salle de bains.
Gabriel se rapprocha.
— Quel message ?
Élise avala difficilement sa salive.
— « Le 18 novembre, rends ce qui ne t’appartient pas. Sinon, tu disparaîtras comme elle. »
Cette fois, le silence fut total.
Gabriel regarda le pendentif autour du cou d’Élise.
Il reconnut la petite rayure près de la pierre bleue. Claire l’avait faite en cognant le bijou contre une table, un soir où elle avait ri si fort qu’elle en avait renversé son verre.