La question était sortie trop vite.
Claire baissa les yeux.
— Je t’aimais. Mais j’avais peur de ce que tu ferais si tu découvrais que Marc t’avait trahi.
— J’aurais pu te protéger.
— Peut-être. Mais à cette époque, tu aurais aussi pu détruire tout ce qui se trouvait autour de toi pour atteindre celui que tu croyais coupable.
Gabriel resta silencieux.
— Je ne te dis pas cela pour te punir, poursuivit-elle. Je te dis cela parce que nous devons comprendre comment nous en sommes arrivés là. Marc n’aurait jamais pu agir aussi longtemps si tout le monde avait eu peur de te parler.
Il baissa la tête.
Elle avait raison.
Il avait bâti un monde dans lequel les gens se taisaient devant lui. Il avait confondu le silence avec la loyauté.
Et cette erreur avait failli lui coûter la femme qu’il aimait.
— Je ne peux pas changer ce que j’étais, dit-il enfin. Mais je peux changer ce que je fais maintenant.
Claire posa son front contre le sien.
— Alors commence par rester ici quelques minutes sans essayer de résoudre quoi que ce soit.
Il eut un rire étouffé.
— Je peux essayer.
— Et arrête de donner des ordres à tout le monde.
— Ça risque d’être plus difficile.
Pour la première fois depuis deux ans, Claire rit.
Un rire faible, fragile, mais véritable.
Gabriel ferma les yeux pour mieux l’entendre.
Claire raconta ensuite ce qui s’était passé.
Elle avait découvert les détournements financiers en examinant les comptes d’une fondation liée aux activités portuaires de Gabriel. Au début, elle avait pensé à des erreurs comptables.
Puis elle avait retrouvé des contrats falsifiés et des paiements vers des sociétés sans activité réelle.
Lorsqu’elle avait confronté Marc, celui-ci avait tenté de la convaincre de se taire. Il lui avait expliqué que les sommes détournées servaient à financer des opérations clandestines et que Gabriel finirait par accepter la situation s’il connaissait tous les détails.
Claire avait refusé.
Elle avait prévu de remettre les documents à un avocat indépendant le lendemain.
Mais, dans la soirée du 17 novembre, Marc avait découvert qu’elle possédait une copie des preuves.
Il l’avait suivie sur une route isolée près des Calanques.
La confrontation avait dégénéré. Il lui avait tiré dessus, puis avait fait placer son corps dans une voiture destinée à être détruite dans un ravin.
Mais Claire avait survécu.
Thomas Renaud, son chauffeur, avait découvert qu’elle n’était pas morte et l’avait emmenée dans une station-service où il connaissait une employée de nuit.
Cette employée était Élise.
Grâce à elle, Claire avait pu attendre quelques heures avant que Thomas ne la conduise jusqu’à une clinique où un médecin avait accepté de la soigner sous une identité provisoire.
Thomas, lui, avait disparu après avoir organisé son transfert vers un autre lieu sûr.
Pendant plusieurs mois, Claire avait été incapable de communiquer avec Gabriel. Elle avait appris que Marc contrôlait encore une partie de son entourage et que plusieurs personnes chargées de sa sécurité lui étaient loyales.
Elle avait alors choisi de rester cachée jusqu’à ce que les preuves puissent être transmises à des personnes indépendantes.
Elle avait écrit à Élise parce qu’elle ne disposait d’aucun autre moyen sûr de faire parvenir le carnet et le bijou à Gabriel.
Mais elle n’avait jamais imaginé que la jeune femme serait menacée à son tour.
— Je suis désolée, dit-elle à Élise. Je ne voulais pas que tu sois entraînée dans tout cela.
Élise secoua la tête.
— Vous m’avez fait confiance. C’est différent.
Claire lui sourit.
— Tu as le droit d’être en colère contre moi.
— Je ne suis pas en colère.
Elle réfléchit un instant.
— Je suis seulement heureuse que vous soyez encore là.
Claire lui serra la main.
— Alors, nous allons essayer de faire en sorte que cette histoire ne soit pas seulement une histoire de peur.
Les mois suivants furent consacrés aux soins de Claire, à la reconstruction de sa relation avec Gabriel et à la procédure judiciaire.
Marc fut mis en examen pour plusieurs infractions liées aux détournements de fonds et à l’attaque contre Claire. L’enquête sur les autres personnes impliquées se poursuivit. Les autorités examinèrent les comptes, les contrats et les communications récupérés.
Gabriel coopéra avec les enquêteurs et remit les documents nécessaires. Il dut accepter que certaines de ses propres affaires soient examinées, y compris des décisions qu’il avait prises sans poser assez de questions.
Ce ne fut pas facile.
Certains partenaires se retirèrent. Des contrats furent suspendus. Plusieurs hommes qui avaient autrefois juré de lui être fidèles cessèrent de répondre à ses appels.
Pourtant, Gabriel ne chercha pas à les faire revenir par la menace.
Il restructura les activités légales de ses entreprises, renforça les contrôles financiers et mit en place un mécanisme indépendant de signalement des irrégularités.