La maison ne leur appartenait déjà plus : la lettre de Claire allait révéler 23 ans de sacrifices et un secret que personne n’avait imaginé
À 9 h 23, Marc arracha presque l’enveloppe crème des mains de l’agent immobilier.
— Qu’est-ce que ça signifie, exactement ? Pourquoi y a-t-il un panneau « VENDUE » devant MA maison ?
L’homme, un quadragénaire en costume bleu marine, consulta tranquillement son dossier.
— Monsieur Delmas, la vente a été signée conformément aux documents que nous avons reçus. La propriétaire a transféré les clés à notre étude hier soir. Les nouveaux acquéreurs prennent possession des lieux aujourd’hui.
— La propriétaire ? répéta Marc. Mais c’est ma maison !
L’agent leva les yeux.
— Le titre de propriété indique pourtant un seul nom : Claire Delmas.
Le silence tomba sur l’allée.
Hugo cessa de parler au téléphone.
Camille, qui venait de descendre les marches du perron avec une tasse de café à la main, s’immobilisa.
— Pardon ? fit-elle.
Marc eut un rire nerveux.
— C’est impossible. Nous sommes mariés depuis vingt-trois ans. J’ai payé les travaux, les factures, tout ce qu’il fallait !
L’agent ne se laissa pas impressionner.
— Je vous conseille de contacter votre notaire. Pour ma part, je suis chargé de remettre les lieux aux acheteurs.
Marc se précipita vers la porte d’entrée.
Elle s’ouvrit.
Mais ce n’était pas Claire qui se tenait de l’autre côté.
C’était un homme portant une chemise cartonnée et un trousseau de clés.
— Bonjour. Je suis le représentant des nouveaux propriétaires. Nous devons commencer l’état des lieux.
Marc le repoussa presque pour entrer.
— Personne ne touche à rien ! Ma femme a dû signer quelque chose sans comprendre !
Hugo suivit son père dans le salon. Camille resta près de la porte, le visage blême.
La maison semblait étrangement différente, bien que tout fût encore à sa place. Les cadres familiaux étaient accrochés aux murs. Le piano d’Hugo, sur lequel il n’avait pas joué depuis dix ans, se trouvait près de la fenêtre. La grande table où Claire avait servi des milliers de repas occupait toujours le centre de la salle à manger.
Pourtant, quelque chose manquait.
La présence de Claire.
Et, pour la première fois, personne ne savait quoi faire sans elle.
— Elle ne peut pas vendre cette maison sans mon autorisation ! hurla Marc.
L’agent immobilier soupira.
— Monsieur, votre notaire pourra vous expliquer les implications juridiques. Mais les documents ont été vérifiés avant la signature.
Marc sortit son téléphone et appela sa femme.
Messagerie.
Il rappela.
Messagerie.
Une troisième fois.
Toujours rien.
Alors il aperçut l’enveloppe crème sur la table de la cuisine.
Son nom était écrit dessus, de la main élégante de Claire.
« À Marc, Hugo et Camille. À lire avant de m’appeler. »
Il déchira l’enveloppe.
Et commença à lire.
Marc,
Si tu lis cette lettre, c’est que tu es rentré de ta célébration.
J’espère que la soirée s’est bien passée. J’espère aussi que le champagne était bon, que les associés t’ont félicité et que Camille a pu impressionner les personnes qu’elle souhaitait impressionner.
Je vous ai préparé un repas pour six personnes. Vous étiez six à table, sans moi.
Je ne vous reproche pas de vouloir réussir, de célébrer vos victoires ou de recevoir des gens importants. Je vous reproche d’avoir fini par croire que ma présence était facultative, mais que mon travail, lui, était indispensable.
Marc fronça les sourcils.
Hugo se rapprocha.
— Qu’est-ce qu’elle raconte ?
Marc poursuivit.
Pendant vingt-trois ans, j’ai fait en sorte que cette maison soit un endroit où vous puissiez revenir sans vous demander si le réfrigérateur était plein, si les vêtements étaient propres, si quelqu’un avait pris rendez-vous chez le médecin ou si les anniversaires avaient été organisés.
J’ai accompagné Hugo à ses compétitions, veillé ses nuits de fièvre, appelé ses professeurs et payé les premières dépenses de son installation professionnelle quand il n’avait pas encore de salaire.
J’ai soutenu tes ambitions, Marc. J’ai accepté tes horaires, tes déplacements, tes absences. Quand tu rentrais épuisé, je faisais en sorte que tu n’aies pas à penser au lendemain.
Je l’ai fait par amour. Pas pour accumuler des dettes que vous auriez un jour à me rembourser.
Mais à force de ne rien demander, j’ai fini par être traitée comme si je n’avais besoin de rien.
Marc serra la lettre.
— C’est ridicule. Elle dramatise toujours tout.
Camille se rapprocha à son tour.
— Continue.
Il reprit.
Il y a onze mois, quand Hugo et Camille m’ont demandé de les accueillir pour quelques semaines, j’ai vidé le bureau pour vous aménager une chambre.
Quelques semaines sont devenues onze mois.