La jeune femme derrière le comptoir lui sourit.
— Vous partez en vacances ?
Claire regarda la route derrière elle, puis la petite valise visible à travers la vitre.
— Oui, répondit-elle après un instant. On peut dire ça.
— Vous avez bien raison. Il faut profiter de la vie tant qu’on le peut.
Ces mots, si ordinaires, lui firent monter les larmes aux yeux.
Elle avait passé des années à entendre qu’il fallait être raisonnable, compréhensive, patiente.
Qu’il fallait attendre que Marc ait moins de travail.
Qu’il fallait attendre que Hugo trouve un emploi stable.
Qu’il fallait attendre que Camille se sente mieux installée.
Qu’il fallait attendre le bon moment.
Et le bon moment ne venait jamais.
Ce matin-là, Claire avait compris qu’il ne viendrait pas tout seul.
Il fallait le choisir.
Elle reprit la route.
À 11 h 15, Hugo découvrit la deuxième enveloppe.
Elle se trouvait dans un tiroir du buffet, sous une pile de factures. Son prénom était écrit sur le devant.
— Maman m’a laissé quelque chose.
Marc se précipita vers lui.
— Donne-moi ça.
Hugo recula.
— Non. C’est pour moi.
Il ouvrit l’enveloppe.
À l’intérieur se trouvait une lettre de quatre pages, accompagnée d’un tableau détaillé des dépenses que Claire avait prises en charge depuis leur installation.
Il parcourut les premières lignes.
Mon fils,
Je t’aime. Je veux que tu commences par le savoir, parce que je ne veux pas que ce courrier soit interprété comme une punition.
Tu as trente ans. Tu es capable de prendre des décisions, d’assumer tes engagements et de construire une vie avec la femme que tu as choisie.
Mais depuis onze mois, j’ai observé quelque chose qui m’a profondément attristée : tu as commencé à me parler comme si mon temps, mon argent et mon énergie t’appartenaient.
Tu me demandais de préparer tes repas, de repasser tes chemises, de gérer tes rendez-vous et de m’occuper de votre linge. Lorsque je disais que j’étais fatiguée, tu répondais que j’étais à la retraite et que j’avais donc du temps.
Hugo baissa les yeux.
Il se souvenait de ces conversations.
Il se souvenait aussi des fois où sa mère avait accepté sans discuter.
Il avait pris son silence pour un accord.
La lettre poursuivait :
Tu n’as jamais vu les petites choses que je faisais parce que je les faisais avant que tu aies besoin de les demander. Tu n’as jamais compris que, lorsque tout fonctionne parfaitement dans une maison, c’est souvent parce que quelqu’un s’épuise à empêcher les problèmes d’apparaître.
Je ne te demande pas de me rembourser chaque repas ou chaque lessive. Je ne veux pas transformer notre relation en comptabilité.
Je veux seulement que tu comprennes que l’amour d’une mère n’est pas un contrat d’entretien à durée illimitée.
Hugo sentit ses joues chauffer.
Camille lui prit doucement le bras.
— Elle essaie de nous culpabiliser.
Il la regarda.
— Est-ce qu’elle a tort ?
Camille retira sa main.
— Pardon ?
— Est-ce qu’elle a tort ? demanda-t-il à nouveau. Quand est-ce que nous l’avons invitée à dîner, elle ? Quand est-ce que nous lui avons demandé ce qu’elle voulait faire, elle ? Nous vivions chez elle et nous nous comportions comme si elle devait nous servir.
— Nous avions des projets !
— Nous en avons toujours eu.
Il poursuivit sa lecture.
J’ai vendu la maison parce que je souhaite vivre dans un endroit qui corresponde à mes besoins, à mes moyens et à mes envies.
Je ne vais plus financer votre installation. Vous devrez désormais organiser votre logement et votre budget sans compter sur moi pour combler chaque manque.
Ce n’est pas un abandon. C’est le moment où je cesse de vous empêcher de devenir adultes.
À la fin, une dernière phrase était soulignée.
Je serai toujours ta mère, Hugo. Mais je ne serai plus la personne que tu appelles uniquement lorsque quelque chose doit être fait.
Hugo replia la lettre.
Pour la première fois depuis longtemps, il ne trouva rien à répondre.
Camille, elle, n’avait toujours pas parlé.
Elle regardait les murs du salon, les rideaux qu’elle avait choisis, les coussins qu’elle avait fait remplacer et le grand miroir qu’elle avait installé dans l’entrée.
Elle avait imaginé que cette maison serait le décor de sa réussite.
Elle y avait invité ses parents, reçu ses amies et parlé de la future chambre du bébé qu’elle espérait avoir dans quelques années.
Elle n’avait jamais demandé à Claire si ces projets lui convenaient.
Elle s’était persuadée que la maison serait toujours là.
Que Claire serait toujours là.
Que les repas apparaîtraient sur la table, que les serviettes seraient propres, que le jardin serait entretenu et que quelqu’un penserait aux détails à sa place.
Puis son téléphone vibra.
Un message de sa mère :