J’ai payé les courses supplémentaires. J’ai fait réparer la douche que vous utilisiez. J’ai accepté que l’on déplace mes affaires, que l’on change la décoration et que l’on décide des repas sans me demander mon avis.

Quand j’ai exprimé une objection, on m’a expliqué que j’étais trop sensible, que je ne comprenais pas les jeunes couples et que je devais apprendre à lâcher prise.

Camille ouvrit la bouche.

— Je n’ai jamais dit qu’elle devait…

Hugo lui lança un regard.

— Pas maintenant.

Marc continua, plus vite.

Hier soir, quand tu m’as dit que je pouvais manger les restes, quelque chose s’est terminé en moi.

Ce n’était pas une crise de colère. Ce n’était même pas une décision prise sur un coup de tête.

J’avais déjà commencé à préparer mon départ depuis plusieurs mois.

Les doigts de Marc se figèrent sur le papier.

— Plusieurs mois ?

La lettre continuait.

J’ai rencontré une avocate. J’ai vérifié mes droits. J’ai rassemblé mes documents. J’ai vendu la maison parce que j’en étais l’unique propriétaire, et parce que je ne voulais plus passer les prochaines années à demander la permission d’exister chez moi.

La vente est légale. Les fonds ont été versés sur un compte à mon nom. Je ne vous ai pas volés. Je n’ai pris ni vos économies ni ce qui vous appartenait.

J’ai simplement cessé de financer une vie dans laquelle je n’avais plus de place.

Marc relut la phrase.

Une fois.

Deux fois.

Puis il leva les yeux vers Hugo.

— Ta mère n’aurait jamais pu faire ça toute seule.

— Elle avait une avocate, répondit Hugo. Elle a forcément tout organisé.

— Mais avec quel argent ? Cette maison valait plus d’un million d’euros !

Camille pâlit davantage.

Elle connaissait la réponse.

Du moins, elle croyait la connaître.

 

À 9 h 41, le téléphone de Marc sonna.

C’était Maître Mireille Laurent, l’avocate mentionnée dans la lettre.

Il décrocha aussitôt.

— Maître Laurent ? Je suis Marc Delmas. Je veux savoir ce que vous avez fait avec ma femme.

— Bonjour, monsieur Delmas.

Sa voix était posée, professionnelle.

— Votre épouse m’a demandé de vous transmettre certaines informations. Je vous invite à les écouter calmement.

— Elle a vendu ma maison !

— Il s’agissait d’un bien dont elle était l’unique propriétaire. Les documents ont été examinés par le notaire chargé de la vente.

— Nous sommes mariés !

— Le mariage ne rend pas automatiquement un époux copropriétaire de tous les biens personnels de l’autre. Les circonstances exactes dépendent notamment du régime matrimonial et de l’origine du bien. Dans le cas de cette maison, le titre de propriété et les documents dont nous disposons sont sans ambiguïté.

Marc sentit son estomac se nouer.

Il connaissait cette maison depuis plus de vingt ans.

Il y avait organisé ses barbecues, reçu ses collègues, installé ses meubles et choisi les couleurs du salon. Il avait fini par confondre le fait d’y vivre avec le fait de la posséder.

— Je vais faire annuler cette vente.

— Vous êtes libre de consulter votre propre conseil. Mais je vous demande de ne pas menacer votre épouse ni de tenter d’entraver la remise des clés.

— Où est-elle ?

— Elle est partie. Elle vous contactera si elle le souhaite.

— Vous ne pouvez pas la cacher !

— Personne ne la cache, monsieur Delmas. Elle a simplement choisi de ne plus être disponible à toute heure pour les personnes qui ne l’écoutaient pas.

Puis l’avocate ajouta :

— Il reste un point que vous devriez connaître. Votre épouse a également préparé une proposition écrite concernant vos prochaines démarches financières et personnelles. Elle souhaite que tout soit traité par l’intermédiaire de professionnels, sans pression familiale.

— Quelles démarches financières ?

— Vous le découvrirez dans le courrier joint à votre exemplaire. Je vous souhaite une bonne journée.

Elle raccrocha.

Marc resta immobile, le téléphone contre l’oreille.

Hugo s’était assis sur une chaise.

— Papa… il faut qu’on comprenne ce qui se passe.

— Ce qui se passe, c’est que ta mère a perdu la tête.

Mais sa voix n’avait plus rien de convaincant.

Car, au fond de lui, Marc savait que Claire ne prenait jamais de décision sans l’avoir longuement réfléchie.

Et c’était précisément ce qui le terrifiait.

 

Pendant ce temps, quelque part sur la route de Bretagne, Claire roulait sous un ciel gris perle.

À chaque kilomètre, la maison du Vésinet s’éloignait.

Elle n’avait pas éteint son téléphone. Elle n’avait pas non plus bloqué Marc ou Hugo. Elle avait simplement activé le mode silencieux et décidé de ne pas répondre tant qu’elle ne se sentirait pas prête.

Oslo dormait sur la banquette arrière, le museau posé contre sa vieille couverture.

À un péage, Claire s’arrêta pour acheter un café.