Le lendemain, à 8 h 05, Marc reçut un message de sa femme.

Je suis arrivée à destination. Je vais bien. Oslo aussi.

Il répondit immédiatement :

Claire, rentre à la maison. Nous devons parler.

Elle lut le message.

Puis elle posa son téléphone.

Quelques minutes plus tard, un deuxième message apparut.

Tu ne peux pas nous faire ça. Hugo n’a nulle part où aller.

Claire ferma les yeux.

C’était donc cela, encore.

Pas : Est-ce que tu vas bien ?

Pas : As-tu dormi ?

Pas : Est-ce que tu as eu peur de partir seule ?

Seulement le problème à résoudre.

Elle répondit enfin.

Hugo est un adulte. Vous êtes des adultes. Vous trouverez une solution. Je ne vous souhaite aucun mal, mais je ne peux plus être votre solution à tout.

Marc appela.

Cette fois, Claire décrocha.

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse, Claire ? demanda-t-il d’une voix tendue. Tu veux me punir ? Tu veux détruire notre famille ?

Elle regarda l’océan.

— Non, Marc.

— Alors reviens !

— Pour quoi faire ?

Il resta silencieux.

— Pour reprendre ma place ? poursuivit-elle. Quelle place, exactement ? Celle de la femme qui prépare le repas pendant que vous partez célébrer tes réussites ? Celle qui doit s’occuper du chien parce qu’elle n’a pas été invitée ? Celle qui s’excuse lorsque quelqu’un utilise ses affaires sans permission ?

— Tu sais que je ne voulais pas te blesser.

— Je le sais peut-être. Mais tu ne t’es jamais demandé si tu me blessais. Ce n’est pas la même chose.

Marc souffla bruyamment.

— Nous avons vingt-trois ans de mariage !

— Oui. Et je ne prétends pas que ces vingt-trois années n’ont compté pour rien. Il y a eu des moments heureux, Marc. Je ne veux pas les effacer. Mais les bons souvenirs ne peuvent pas justifier indéfiniment le manque de respect.

— On peut arranger les choses.

— Peut-être. Mais pas en reprenant simplement la vie d’avant.

Sa voix trembla légèrement.

— Je ne suis pas partie pour que tu me supplies. Je suis partie parce que j’avais besoin de m’entendre penser sans devoir d’abord vérifier si tout le monde était satisfait.

Marc ne répondit pas.

Alors Claire ajouta :

— Je suis disposée à discuter de notre avenir, avec un professionnel si nécessaire. Mais je ne rentrerai pas pour redevenir la personne que j’étais hier.

Puis elle raccrocha.

Elle posa le téléphone sur la table et resta immobile quelques instants.

Ce n’était pas une victoire.

C’était une frontière.

Et elle venait de la tracer.

 

Les semaines suivantes furent difficiles.

Hugo et Camille trouvèrent un appartement en location, plus petit et plus éloigné de leurs lieux de travail que ce qu’ils avaient prévu. Ils durent revoir leurs dépenses, renoncer à certains achats et apprendre à organiser leur quotidien.

La première semaine, ils se disputèrent presque tous les soirs.

Hugo reprochait à Camille d’avoir insisté pour qu’ils restent chez ses parents.

Camille lui reprochait de ne jamais avoir posé de limites à sa mère.

Puis, un soir, alors qu’ils mangeaient des pâtes devant une table encore couverte de cartons, Hugo posa sa fourchette.

— Tu sais ce qui me fait le plus honte ?

Camille leva les yeux.

— Quoi ?

— Je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai demandé à ma mère ce qu’elle voulait faire.

Camille ne répondit pas.

— Je lui demandais de me repasser une chemise. De préparer un repas. De garder Oslo. De vérifier un document. Mais je ne lui demandais jamais si elle avait envie de passer la journée avec nous.

Il avala difficilement sa salive.

— Je crois que je me suis habitué à penser qu’elle serait toujours là.

Camille baissa les yeux vers son assiette.

— Moi aussi.

Le lendemain, elle appela Claire.

Elle laissa un message vocal.

— Claire… Je ne sais pas si tu voudras me répondre. Je voulais te dire que j’ai regardé les photos du dîner. Tu n’étais sur aucune. Et je me suis rendu compte que je n’avais même pas remarqué ton absence. J’ai honte.

Elle marqua une pause.

— Je ne te demande pas de revenir. Je ne te demande pas de nous aider. Je voulais simplement te dire que je suis désolée d’avoir agi comme si cette maison et ton temps nous appartenaient.

Puis elle ajouta, presque dans un souffle :

— J’espère que tu vas bien.

Claire écouta le message le soir même.

Elle ne répondit pas immédiatement.

Mais elle ne supprima pas le message non plus.

 

Un mois plus tard, Hugo vint à Saint-Malo.