Claire fixa l’écran, incapable de respirer pendant quelques secondes.
460 000 euros.
L’héritage de sa grand-mère Madeleine. La somme qu’elle avait reçue trois ans plus tôt, après la vente de la petite maison familiale à Annecy. Sa grand-mère lui avait laissé cet argent avec une lettre écrite de sa main, qu’elle conservait encore dans le tiroir de sa table de chevet.
« Claire, ma chérie, cet argent est à toi. Tu as toujours été celle qui tient debout quand les autres vacillent. Garde-en une partie pour toi. Tu as le droit, toi aussi, de penser à ton avenir. »
Elle avait suivi ce conseil. Une partie avait servi à acheter leur appartement lyonnais. Le reste était placé sur un compte patrimonial séparé, dont Julien connaissait l’existence, mais dont il n’était pas censé pouvoir disposer seul.
À présent, quelqu’un tentait de le vider.
Claire rappela la banque. Cette fois, elle exigea le service des fraudes. Après plusieurs minutes d’attente, une conseillère lui confirma que les virements suspects et la demande de prêt étaient en cours de vérification.
— Madame, je vous recommande de modifier immédiatement vos identifiants depuis un appareil sécurisé. Nous allons suspendre les opérations à risque, mais je dois vous poser une question : avez-vous récemment autorisé un accès à votre espace par un autre appareil ?
— Non.
— Une connexion a été effectuée à 23 h 51 depuis un téléphone enregistré au nom de votre sœur.
Claire ferma les yeux.
— Pouvez-vous me dire ce qui a été consulté ?
— Je ne peux pas vous communiquer tous les détails à ce stade. En revanche, une demande de transfert a bien été initiée. Elle n’a pas encore été exécutée. Nous allons tenter de la bloquer.
— Et le prêt garanti par mon appartement ?
La conseillère marqua une pause.
— Le dossier est en cours d’instruction auprès de notre service de crédit. Nous avons besoin que vous contestiez formellement votre signature et que vous nous transmettiez les éléments nécessaires.
Claire prit des notes jusqu’à ce que sa main commence à trembler.
Lorsqu’elle raccrocha, il était 0 h 34.
Elle aurait pu appeler Julien et hurler jusqu’à ce qu’il lui dise la vérité. Elle aurait pu rappeler Élodie, réveiller ses parents et exiger des explications immédiates.
Mais Noé dormait dans sa chambre.
Et, pour la première fois depuis neuf ans, Claire comprit que sa priorité n’était pas de sauver son mariage, ni de préserver les apparences d’une famille heureuse.
Sa priorité était de protéger son fils et de comprendre ce qu’on avait fait avec son argent.
Elle photographia l’écran, sauvegarda les documents accessibles légalement, nota les heures et les montants, puis changea ses mots de passe depuis son téléphone personnel. Elle activa une double authentification que Julien ne pouvait pas contrôler.
Ensuite, elle appela une avocate recommandée par une ancienne associée de son cabinet.
Maître Sophie Lambert répondit au bout de quatre sonneries.
— Il est presque une heure du matin, dit-elle d’une voix ensommeillée. J’imagine que ce n’est pas pour un problème de bail.
Claire raconta tout. L’anniversaire, la chemise froissée, les virements, la signature falsifiée et la tentative de transfert.
L’avocate ne l’interrompit pas.
— Claire, écoutez-moi bien. Ne signez rien. Ne confrontez personne avant d’avoir sécurisé les preuves. Contactez la banque, ce que vous avez fait, et déposez plainte rapidement pour les faits susceptibles de constituer une fraude ou un faux. Pour l’instant, nous ne savons pas qui a fait quoi, ni si votre sœur a réellement utilisé cet accès elle-même. Une connexion à son nom ne suffit pas à le démontrer.
— Vous pensez qu’ils ont préparé ça ensemble ?
— Je pense que vous avez des éléments sérieux qui doivent être examinés. Je ne vais pas vous raconter une histoire avant de connaître les faits.
Claire regarda le bracelet en argent posé sur la table. Elle l’avait glissé dans son sac en rentrant, sans même y penser.
— Et si ma famille est impliquée ?
La voix de l’avocate s’adoucit.
— Alors les faits ne changeront pas parce que ce sont des gens que vous aimez.
Cette phrase accompagna Claire jusqu’au matin.
À 7 h 12, Julien entra dans l’appartement.
Il avait ses propres clés. Claire l’entendit les déposer dans le vide-poche, puis marcher dans le couloir. Elle se tenait dans la cuisine, devant une tasse de café intacte.
Il s’arrêta en la voyant.
— Tu n’as pas dormi.
— Non.
Il regarda vers la chambre de Noé.
— Il est réveillé ?
— Non. Et tu vas parler doucement.
Julien passa une main sur son visage. Il semblait épuisé, mais Claire ne savait plus si cette fatigue était réelle ou jouée.
— Écoute, pour hier soir…
— Qui est Rives du Rhône Patrimoine ?
Il se figea.
Ce fut bref, presque imperceptible. Mais Claire le vit.