— C’est un véhicule d’investissement.
— Pourquoi trois virements de 24 000 euros ont-ils quitté nos comptes ?
— C’est compliqué.
— Explique.
— Je comptais te le dire.
— Quand ? Après avoir obtenu le prêt de 310 000 euros sur notre appartement ? Ou après avoir transféré les 460 000 euros de l’héritage de ma grand-mère ?
Julien pâlit.
Il s’assit lentement.
— Tu n’aurais pas dû fouiller dans mon ordinateur.
Claire eut un rire sec, sans joie.
— Ton ordinateur était ouvert sur la table. Les comptes sont les miens aussi. Et la signature sur le dossier de prêt n’est pas la mienne.
— Tu dramatises. C’est une opération temporaire.
— Tu as imité ma signature ?
— Je ne l’ai pas imitée. J’ai rempli les documents pour préparer le dossier. Il fallait que tu les valides ensuite.
— Alors pourquoi le dossier affirme-t-il que j’ai déjà donné mon accord ?
Il se tut.
Claire sentit quelque chose se détacher en elle. Pendant des années, elle avait admiré chez Julien son calme, sa capacité à régler les problèmes et son assurance. Elle avait pris son autorité pour de la compétence, sa discrétion pour de la loyauté.
À présent, chacun de ses silences avait un autre visage.
— Et Élodie ? demanda-t-elle. Pourquoi son téléphone s’est-il connecté à mon compte patrimonial ?
Julien releva brusquement la tête.
— Elle t’a appelée ?
— Ce n’est pas ma question.
— Élodie n’a rien à voir avec l’argent.
— Alors tu n’auras aucun mal à me l’expliquer.
Il se leva.
— Je ne vais pas subir un interrogatoire dans ma propre maison.
— Notre maison.
— Claire, tu es bouleversée. Tu as vu quelque chose qui t’a choquée, tu as passé la nuit à chercher des problèmes, et maintenant tu mélanges tout.
Il avait retrouvé son ton habituel. Celui qui, autrefois, suffisait à la faire douter d’elle-même.
Mais cette fois, elle ne recula pas.
— Je ne mélange rien. Je distingue simplement ce que j’ai vu de ce que tu prétends.
Julien s’approcha, puis s’arrêta lorsqu’il aperçut son téléphone posé sur la table.
— Tu enregistres cette conversation ?
— Non.
— Donne-moi ton téléphone.
— Non.
Son visage se durcit.
— Tu ne sais pas dans quoi tu mets les pieds.
— Alors explique-moi.
Il resta silencieux quelques secondes avant de lâcher :
— Si tu fais intervenir la banque et la police, tu vas détruire bien plus que notre mariage.
Claire le regarda droit dans les yeux.
— Ce n’est pas moi qui ai commencé.
Julien prit sa veste et quitta l’appartement.
À peine la porte refermée, Claire sentit ses genoux faiblir. Elle s’appuya contre le plan de travail et pleura sans bruit, une main plaquée sur sa bouche pour ne pas réveiller Noé.
Elle pleurait pour l’homme qu’elle avait cru épouser. Pour les années passées à bâtir une vie commune. Pour les dimanches chez ses beaux-parents, les vacances en famille, les projets d’avenir.
Mais surtout, elle pleurait parce qu’une pensée terrible venait de s’imposer à elle : si Julien avait été capable de falsifier sa signature, elle ne pouvait plus considérer aucun document comme anodin.
À 9 h 30, Élodie se présenta devant sa porte.
Elle portait le même manteau que la veille. Ses yeux étaient gonflés, ses cheveux attachés à la hâte. Elle tenait le sac cadeau de Claire.
Le bracelet en argent se trouvait toujours à l’intérieur.
— Tu peux m’écouter cinq minutes ? demanda-t-elle.
Claire ne s’écarta pas immédiatement.
— Noé est à la maison.
— Je sais. Je ne veux pas qu’il entende.
Claire la laissa entrer.
Élodie posa le sac sur la console et s’effondra sur une chaise.
— Je suis désolée pour hier soir.
— Tu as couché avec mon mari.
— Oui.
Le mot tomba entre elles sans défense ni excuse.
Claire sentit une nouvelle douleur lui traverser la poitrine, mais elle refusa de détourner les yeux.
— Depuis combien de temps ?
Élodie se mit à pleurer.
— Six mois.
Six mois.
Six mois de messages, de rendez-vous et de mensonges. Six mois pendant lesquels Élodie avait probablement appelé sa sœur pour lui demander des nouvelles de Noé, lui raconter ses problèmes de travail ou lui proposer un déjeuner.
— Pourquoi ? murmura Claire.
— Je ne sais pas comment c’est arrivé.
— Ce n’est pas une réponse.
Élodie essuya ses joues.
— Julien disait que tu étais toujours occupée. Que tu pensais davantage à ton travail qu’à lui. Il disait que tu ne l’aimais plus vraiment.
Claire resta immobile.
— Et tu l’as cru ?
— Je sais que j’ai été stupide.
— Non, Élodie. Tu as fait un choix. Plusieurs fois.
Sa sœur baissa la tête.
Pendant quelques secondes, Claire crut qu’elle allait enfin lui présenter des excuses sans chercher à se justifier.