Puis elle prononça la phrase qui changea tout.

— Je ne savais pas pour les 460 000 euros.

Claire se redressa.

— Comment connais-tu ce montant ?

Élodie se mordit les lèvres.

Le silence qui suivit fut si long que Claire entendit le réfrigérateur se mettre en marche.

— Élodie.

— Julien m’a demandé de me connecter à ton espace patrimonial.

— Quand ?

— Hier soir.

— Pourquoi ?

— Il m’a dit qu’il avait besoin de vérifier quelque chose pour son investissement. Il prétendait que tu avais déjà accepté. Je devais seulement ouvrir un document et confirmer que les informations correspondaient.

— Et tu l’as fait ?

Élodie acquiesça, les yeux pleins de larmes.

— Je n’aurais pas dû. Je le sais. Mais je ne pensais pas qu’il allait prendre ton argent.

— Tu savais que ton téléphone serait utilisé pour accéder à mon compte ?

— Oui.

— Et tu ne t’es pas demandé pourquoi mon mari avait besoin de passer par toi ?

Élodie ne répondit pas.

Claire se détourna vers la fenêtre. Dans la rue, un livreur déchargeait des cartons devant une boulangerie. Des gens partaient travailler, des enfants couraient vers l’école. Le monde continuait avec une indifférence presque insultante.

— Pourquoi t’a-t-il demandé ça précisément hier soir ?

Élodie sortit son téléphone, hésita, puis le tendit à Claire.

— Parce qu’il m’avait envoyé ça.

Le message était daté de la veille, 18 h 42.

« Il faut que ce soit fait avant demain matin. Si elle découvre le dossier, tout s’arrête. Tu m’aides une dernière fois et après, je règle tout. »

Claire relut la phrase.

— Une dernière fois ?

Élodie hocha la tête.

— Il m’a demandé d’autres choses avant. De récupérer des courriers chez tes parents. De lui envoyer des photos de certains documents quand je passais chez vous. Il disait que c’était pour préparer un investissement commun.

— Quels documents ?

— Je ne sais pas. Des relevés, une copie de ton testament… enfin, du document de succession de mamie. Je n’ai pas tout compris.

Claire sentit son ventre se nouer.

— Tu as envoyé une copie de mon document de succession à Julien ?

— Il m’avait dit que tu étais d’accord.

— Tu ne m’as jamais posé la question.

Élodie éclata en sanglots.

— Je sais. Je sais, Claire. J’ai fait quelque chose d’impardonnable. Je voulais qu’il me choisisse, et j’ai fini par croire tout ce qu’il me racontait.

Claire aurait voulu la détester sans réserve. Cela aurait été plus simple. Mais devant elle se trouvait sa petite sœur, celle qui dormait autrefois dans son lit après les cauchemars, celle à qui elle avait appris à faire du vélo, celle qu’elle avait protégée à l’école lorsqu’on se moquait d’elle.

Et cette même sœur avait ouvert une porte que Julien n’aurait peut-être jamais pu franchir seul.

— Tu vas me dire toute la vérité, dit Claire. Pas seulement ce qui t’arrange. Tu vas me montrer les messages, les dates et les documents que tu as envoyés. Et tu vas répondre honnêtement à toutes les questions de mon avocate.

— Oui.

— Je ne te promets pas de te pardonner.

Élodie baissa les yeux.

— Je comprends.

— Et tu ne t’approcheras plus de Noé sans mon accord.

Cette fois, sa sœur ne protesta pas.

Avant de partir, Élodie prit le sac cadeau et le posa devant Claire.

— Je ne mérite pas ce bracelet.

— Ce n’est pas le bracelet qui est en cause.

Élodie essuya une dernière larme.

— Je sais.

Elle sortit.

Claire ne la retint pas.

Le lendemain, Maître Lambert reçut Claire dans son cabinet, près de la place Bellecour.

La première chose qu’elle lui demanda fut de s’asseoir et de respirer.

La seconde fut de lui remettre tous les documents disponibles.

Pendant près de deux heures, elles reconstituèrent les mouvements d’argent. Les virements suspects ne semblaient pas isolés. Certaines sommes avaient été transférées vers Rives du Rhône Patrimoine, puis réparties entre deux sociétés liées à un projet immobilier près de Vienne.

Le nom d’un troisième bénéficiaire revenait régulièrement : Marc Delmas, associé de Julien dans une société de conseil.

— Nous avons un faisceau d’indices, expliqua l’avocate. Mais il faut distinguer ce qui est établi de ce qui doit encore être vérifié. La demande de prêt est particulièrement préoccupante. Si votre signature a été falsifiée, il faut le signaler officiellement et demander que le dossier soit gelé.

— Et les 460 000 euros ?

— La banque nous a confirmé par écrit que le transfert était suspendu. Nous allons demander une protection supplémentaire sur le compte et conserver toutes les traces de la tentative.

Claire sentit ses épaules se relâcher légèrement.

L’argent n’était pas encore perdu.

Mais l’affaire dépassait désormais largement une infidélité.