Alain relut la facture une première fois, puis une deuxième.

Il avait passé quarante ans à examiner des plans, à vérifier des calculs et à repérer la moindre anomalie dans une structure. Il savait qu’une fissure ne révélait pas toujours l’effondrement à venir, mais qu’il était dangereux de l’ignorer.

Cette fois, la fissure se trouvait dans sa propre famille.

Sur la facture, le nom d’Hélène apparaissait en haut de la page. Une série de soins oncologiques, des frais d’hospitalisation et des prestations à domicile. En dessous, plusieurs montants avaient été reportés dans un tableau manuscrit. Certains correspondaient aux dépenses dont Alain se souvenait. D’autres, beaucoup moins.

Il prit ses lunettes et rapprocha la feuille de la lampe.

Un virement de 18 600 euros. Puis un autre de 12 400 euros. Enfin, une dernière opération de 9 800 euros, effectuée trois jours avant la mort d’Hélène.

Tous avaient été prélevés sur un compte destiné à financer les soins de sa femme.

Le bénéficiaire était la même société : LJ Patrimoine Conseil, une structure dont Laurent était le gérant.

Alain sentit sa gorge se serrer.

Il se souvenait de cette période. Hélène souffrait tellement qu’elle ne pouvait parfois pas terminer une phrase. Sophie lui avait proposé de s’occuper des démarches administratives afin qu’il puisse rester auprès de sa femme à l’hôpital.

« Papa, tu n’as pas besoin de t’occuper de tout. Fais-moi confiance. »

Il lui avait fait confiance.

Et pourquoi aurait-il fait autrement ? C’était sa fille. Celle qu’il avait portée sur ses épaules pendant les promenades sur la plage, celle qui s’endormait dans la voiture après les vacances, celle à qui Hélène avait appris à lire les relevés bancaires avant même qu’elle sache conduire.

Il posa les papiers sur la table.

Puis il remarqua une seconde enveloppe, coincée sous les actes notariés. Celle-ci n’était pas adressée à lui, mais à Maître Delmas, la notaire qui avait accompagné Hélène dans ses dernières démarches.

Sur le devant, son épouse avait écrit :

À remettre à Alain si je ne suis plus là pour lui expliquer.

Ses doigts tremblaient lorsqu’il l’ouvrit.

À l’intérieur se trouvaient plusieurs copies de relevés bancaires et une lettre datée de quatre mois avant le décès.

« Alain,

Je sais que tu me diras que je me fais des idées. Tu m’as toujours dit que Sophie était dépassée par les événements, que Laurent cherchait simplement à nous aider. Peut-être as-tu raison sur certains points.

Mais j’ai découvert des mouvements d’argent que je ne comprends pas.

Quand j’ai demandé des explications à Laurent, il m’a répondu que c’était une avance pour des frais futurs. Or, les factures correspondantes n’existent pas dans le dossier de l’hôpital.

Je ne veux accuser personne sans preuve. Je veux seulement que tu saches où chercher si je ne peux plus le faire moi-même.

Et surtout, mon amour, ne crois jamais que tu es un poids pour notre fille. Tu as été mon compagnon, mon soutien et ma maison pendant quarante-trois ans. Rien ne peut effacer cela. »

Alain ferma les yeux.

Il aurait voulu entendre Hélène prononcer ces mots une dernière fois. Il aurait voulu pouvoir lui demander pourquoi elle ne lui avait pas tout raconté, pourquoi elle avait gardé ses inquiétudes pour elle alors qu’il aurait tout abandonné pour l’aider.

Mais il comprit peu à peu qu’elle avait probablement essayé de le protéger pendant ses derniers mois de vie. Elle avait peut-être espéré que les choses s’arrangeraient. Ou qu’elle aurait le temps de réunir suffisamment de preuves pour éviter une accusation injuste.

Elle n’avait pas eu ce temps.

Lui, en revanche, l’avait encore.

Le lendemain matin, Alain descendit au village.

Il acheta du pain, du café et un petit carnet noir. Puis il s’installa à une table près de la fenêtre du café, étala ses documents et commença à établir une chronologie.

Les dates des virements. Les factures médicales. Les noms des sociétés. Les montants qui ne correspondaient à aucune dépense connue.

Au bout d’une heure, il découvrit une anomalie supplémentaire.

Les trois virements avaient été autorisés depuis un compte joint dont Hélène était titulaire, mais les documents transmis à la banque portaient également la signature de Sophie. À première vue, cela pouvait signifier qu’elle avait accepté les opérations en connaissance de cause. Pourtant, Alain savait que sa fille avait parfois signé des documents préparés par Laurent sans en lire toutes les pages.

Il se força à ne pas tirer de conclusion.

Une signature était une preuve à examiner, pas encore la preuve de tout ce qu’il imaginait.

Il appela Maître Delmas.

La notaire se tut longuement lorsqu’il lui expliqua ce qu’il avait trouvé.

— Monsieur Alain, je m’attendais à ce que vous me contactiez un jour. Votre épouse m’avait demandé de conserver certains documents, mais elle ne m’avait pas autorisée à vous en révéler le contenu de son vivant.