« Ne t’inquiète pas, chéri. À Seattle, personne ne viendra nous interrompre. »
La voix de Susan était douce, presque tendre.
Je me tenais à quelques pas d’eux, dans le couloir, un plateau de tasses vides entre les mains. Nathan lui tournait le dos et ajustait son manteau. Il n’avait pas entendu la phrase, ou faisait semblant de ne pas l’avoir entendue.
Susan, elle, m’avait parfaitement vue.
Elle m’a adressé un sourire poli, celui qu’on réserve à une voisine croisée dans l’ascenseur, puis elle a déposé un baiser sur la joue de Nathan avant de rejoindre les autres.
Un baiser rapide.
Un geste qui, pour n’importe qui, aurait pu passer pour une marque d’affection amicale.
Mais après ce que je venais d’apprendre, je ne pouvais plus le regarder de la même manière.
J’ai posé le plateau sur la console.
— Nathan, tu peux rester une minute ?
Il a immédiatement perdu son sourire.
— Maintenant ?
— Non, demain matin. Quand tu auras trouvé une autre façon de m’expliquer pourquoi tout le monde connaît tes projets professionnels, sauf ta femme.
M. Bennett, qui remettait ses gants près de la porte, s’est immobilisé.
— Nathan, je crois que nous devrions vous laisser régler cela entre vous.
Il a lancé à mon mari un regard lourd de sens avant de sortir.
Les autres ont suivi. Susan a été la dernière à franchir le seuil.
— Bonne soirée, Claire, a-t-elle dit avec un sourire.
Je l’ai regardée droit dans les yeux.
— Profitez bien de Seattle.
Son sourire s’est légèrement crispé.
Puis la porte s’est refermée.
Et nous nous sommes retrouvés seuls.
Nathan a poussé un long soupir, comme si le véritable problème était que je l’obligeais à avoir cette conversation après une journée de travail épuisante.
— Claire, je peux tout expliquer.
— Alors explique.
— C’est une opportunité professionnelle exceptionnelle. Une mission de quatre mois, peut-être six. Je ne pouvais pas la refuser.
— Je ne t’ai pas demandé pourquoi tu l’avais acceptée. Je t’ai demandé pourquoi tu me l’avais cachée pendant trois semaines.
Il a passé une main dans ses cheveux.
— Je voulais attendre d’avoir tous les détails.
— Ton patron vient de confirmer que la décision est officielle depuis trois semaines.
— Oui, mais il restait quelques formalités.
— Et Susan ?
Il a détourné les yeux.
Ce simple mouvement m’a fait plus mal que n’importe quelle réponse.
— Susan est affectée au même projet, a-t-il finalement dit. Elle connaît bien les clients de la côte ouest. C’était logique de travailler ensemble.
— Tu savais qu’elle partirait avec toi ?
— Oui.
— Depuis trois semaines ?
— Oui.
J’ai hoché lentement la tête.
— Donc, pendant trois semaines, tu as partagé cette nouvelle avec tes collègues, tu as préparé ton départ, tu as organisé ta mission… et tu es rentré chaque soir à la maison sans me dire un mot.
— Je ne voulais pas t’inquiéter inutilement.
J’ai laissé échapper un rire bref, sans joie.
— Tu ne voulais pas m’inquiéter ? Nathan, tu m’as annoncé la visite de ton patron à seize heures, tu m’as laissée préparer un dîner pour des gens qui savaient tous que tu allais partir plusieurs mois, puis j’ai appris devant eux que ta collègue t’accompagnerait. Tu appelles cela me protéger ?
Il n’a rien répondu.
Je me suis approchée de la table. Il restait des miettes de pain, deux verres à moitié pleins et une assiette sur laquelle Susan avait abandonné un morceau de gâteau.
Quelques minutes plus tôt, elle plaisantait sur les habitudes de Nathan.
Elle savait qu’il ne buvait son café qu’avec une cuillère de sucre brun. Elle connaissait sa marque de dentifrice préférée, le fait qu’il détestait dormir avec les fenêtres fermées et la chanson qu’il écoutait lorsqu’il avait du mal à se concentrer.
Des détails insignifiants, peut-être.
Mais elle les avait énumérés avec l’aisance de quelqu’un qui connaissait intimement les habitudes d’un homme.
— Depuis combien de temps êtes-vous aussi proches ? ai-je demandé.
Nathan a relevé la tête.
— Qu’est-ce que tu insinues ?
— Je te pose une question.
— Nous travaillons ensemble, Claire. Évidemment que nous nous connaissons bien.
— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.
Son visage s’est fermé.
— Je ne vais pas me justifier parce que tu es jalouse d’une collègue.
Cette phrase m’a fait comprendre quelque chose d’important.
Il n’était pas seulement en train de me cacher des informations. Il essayait déjà de transformer ma blessure en défaut de caractère.
J’étais jalouse. J’étais émotive. Je dramatisais.
Et lui, naturellement, était le pauvre homme raisonnable obligé de supporter mes soupçons.
— Très bien, ai-je répondu. Parlons uniquement de ce que je sais avec certitude. Tu as accepté de partir plusieurs mois sans m’en parler. Tu savais que Susan serait ta partenaire de mission. Tu as organisé un dîner au cours duquel j’ai été la dernière personne informée. Et tu m’as menti par omission pendant trois semaines.