Au début, Irina avait essayé de ne pas se plaindre.

Elle se levait à six heures pour préparer le petit-déjeuner de Valentina Ivanovna, l’aidait à se laver, changeait ses draps, préparait ses médicaments et organisait ses rendez-vous médicaux. Entre deux cours d’anglais, elle courait à la pharmacie, faisait les courses et préparait des repas adaptés à son état.

La nuit, lorsque la vieille dame l’appelait parce qu’elle avait soif ou n’arrivait pas à trouver une position confortable, Irina se levait sans réveiller Sergueï.

Son mari disait toujours la même chose :

— Tu sais bien que je dois être en forme pour travailler demain. Toi, tu peux te reposer dans la journée.

Mais Irina ne se reposait jamais.

Ses élèves commençaient à remarquer ses retards. Certains avaient même annulé leurs cours parce qu’elle devait interrompre une leçon pour aider sa belle-grand-mère. Elle avait perdu plusieurs contrats et réduit considérablement ses revenus.

Polina, elle, téléphonait de temps en temps.

— Comment va maman ? Elle mange correctement ? Tu lui as acheté ses vitamines ?

Elle ne demandait presque jamais si Irina avait besoin d’aide.

Et lorsque celle-ci osait évoquer sa fatigue, Polina répondait :

— Ma pauvre, je sais que ce n’est pas facile. Mais tu es jeune, tu as de l’énergie. Moi, à mon âge, je ne pourrais plus faire tout ça.

Puis elle raccrochait.

Sergueï, quant à lui, avait fini par considérer les soins apportés à sa grand-mère comme une tâche domestique ordinaire, au même titre que sortir les poubelles ou faire la vaisselle.

Pourtant, Valentina Ivanovna n’était pas dupe.

Elle avait été institutrice pendant quarante ans. Elle observait beaucoup, parlait peu et possédait cette mémoire étonnante des personnes qui savent distinguer les paroles des actes.

Un après-midi, alors qu’Irina lui coiffait doucement les cheveux, elle lui avait demandé :

— Dis-moi, ma petite, est-ce que tu es heureuse avec mon petit-fils ?

Irina avait arrêté son geste.

— Bien sûr, grand-mère.

— Ne me raconte pas d’histoires. Je suis vieille, pas aveugle.

Irina avait tenté de sourire.

— Sergueï est simplement très occupé.

Valentina Ivanovna avait fermé les yeux.

— Les gens trouvent toujours du temps pour ce qui compte vraiment pour eux.

Elle n’avait rien ajouté.

Quelques jours plus tard, elle avait demandé à Irina de sortir d’une petite boîte en bois une broche ancienne en argent, ornée d’une pierre bleu sombre.

— Tu te souviens ? Je t’avais dit que je te la donnerais un jour.

— Oui, mais vous n’êtes pas obligée…

— Je sais très bien ce que je fais. Garde-la pour le moment. Et surtout, ne la laisse pas disparaître.

Irina avait refusé de la prendre immédiatement. Elle ne voulait pas profiter de la fragilité de cette femme pour accepter un cadeau.

Valentina avait alors ri.

— Tu es vraiment têtue. C’est précisément pour cela que je t’aime bien.

Elle avait remis la broche dans sa boîte et l’avait rangée dans son tiroir.

Deux mois plus tard, son état s’était aggravé. Elle avait été hospitalisée après une infection respiratoire qui avait compliqué sa convalescence.

Irina avait passé plusieurs nuits à son chevet.

Sergueï était venu une fois, pendant vingt minutes. Il avait passé la moitié de sa visite au téléphone, puis était reparti en expliquant qu’il devait régler une affaire urgente.

Polina, elle, n’était venue que le jour où le médecin avait annoncé que l’état de sa mère était préoccupant.

Elle s’était tenue près du lit, avait essuyé quelques larmes et déclaré :

— Maman, tu dois te battre. Nous avons encore besoin de toi.

Valentina Ivanovna avait ouvert les yeux.

— Vous avez surtout eu besoin de moi toute votre vie, Polina.

Sa fille avait baissé la tête, sans répondre.

La vieille dame était décédée trois jours plus tard, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans.

Irina était présente lorsqu’elle avait rendu son dernier souffle.

Sergueï était arrivé après l’appel de l’hôpital. Polina l’avait rejoint une heure plus tard.

Et, dès les funérailles, la question de l’héritage avait pris toute la place.

C’est ainsi qu’ils s’étaient retrouvés dans le cabinet du notaire, quelques semaines plus tard.

— L’appartement revient à Sergueï, répétait Polina. C’est son petit-fils. Il est normal qu’il garde le bien familial. La datcha, nous la vendrons. Et les économies de maman me reviennent, puisque je suis sa fille.

Irina ne disait rien.

Elle avait l’impression d’assister à une réunion commerciale, pas au règlement de la succession d’une femme qu’elle avait accompagnée pendant trois ans.

Le notaire, un homme aux cheveux gris nommé Maître Andreïev, parcourait les documents sans intervenir.

Soudain, il leva les yeux.

— Madame Polina, je vous prie de patienter. Nous n’avons pas encore abordé la répartition des biens.

— Mais enfin, il n’y a pas grand-chose à discuter ! répondit-elle. Je suis sa fille unique, et Sergueï est son seul petit-fils.