— Justement. Il existe un testament.

Sergueï cessa de faire défiler les annonces sur son téléphone.

— Un testament ?

— Oui. Rédigé et signé par votre grand-mère devant notaire, puis enregistré conformément à la procédure. Il a été établi il y a dix-huit mois.

Polina se redressa.

— C’est impossible. Maman ne m’a jamais parlé de ça.

— Elle n’était pas tenue de vous en informer.

Le notaire ouvrit une chemise et en sortit plusieurs feuilles.

Irina sentit son cœur accélérer.

Elle ne savait pas que Valentina Ivanovna avait fait établir un testament. Elle n’avait jamais posé de questions sur ses économies ou ses biens. Elle avait même ignoré les plaisanteries de la vieille dame lorsqu’elle évoquait parfois son avenir.

Maître Andreïev ajusta ses lunettes.

— Je vais vous lire les dispositions principales.

Il commença par l’appartement.

— Le logement situé rue Tverskaïa est légué à Madame Irina…

Un silence absolu tomba dans la pièce.

Sergueï se redressa brusquement.

— Pardon ?

Le notaire poursuivit sans se laisser interrompre.

— La datcha située dans la région de Moscou est léguée à Madame Polina, à charge pour elle d’en assurer l’entretien et de respecter les dispositions annexes du testament.

Polina ouvrit grand les yeux.

— Mais… et l’argent ?

— Les économies déposées sur les comptes bancaires de Madame Valentina Ivanovna sont réparties entre plusieurs bénéficiaires, selon les pourcentages indiqués dans le document. Une partie est destinée à une association locale qui finance l’accompagnement des personnes âgées dépendantes. Le solde est partagé entre Madame Irina et Monsieur Sergueï.

Sergueï se leva si brutalement que sa banquette grinça.

— C’est une plaisanterie ! Pourquoi l’appartement serait-il à Irina ? C’est ma grand-mère !

Maître Andreïev posa calmement le document.

— Votre grand-mère était parfaitement consciente de ses décisions. Elle a consulté un médecin indépendant avant la rédaction du testament. Les formalités ont été respectées.

Polina se tourna vers sa belle-fille.

— Qu’est-ce que tu lui as raconté ?

Irina pâlit.

— Rien. Je vous assure que je ne savais même pas qu’elle avait fait un testament.

— Ne me prends pas pour une idiote ! Tu as passé trois ans seule avec elle. Tu as dû lui monter la tête !

Le notaire leva la main.

— Madame, je vous demande de ne pas formuler d’accusations sans preuve. Le document a été établi dans les règles. Et votre mère a laissé une lettre destinée à être lue aux bénéficiaires.

Il sortit une enveloppe portant l’écriture fine et légèrement tremblante de Valentina Ivanovna.

Sur le devant, on pouvait lire :

« À ceux qui se demandent pourquoi j’ai choisi ainsi. »

Maître Andreïev ouvrit l’enveloppe.

Il lut lentement.

« Ma chère Polina, mon cher Sergueï, ma chère Irina,

Je sais que la lecture de ce testament risque de provoquer de la colère et des incompréhensions. Je ne souhaite pourtant pas que mes dernières décisions deviennent une nouvelle raison de vous déchirer.

J’ai vécu assez longtemps pour comprendre que l’héritage ne révèle pas seulement ce que possède une famille. Il révèle parfois ce qu’elle est devenue.

Lorsque je suis tombée et que j’ai perdu mon autonomie, j’ai découvert une réalité que je n’avais pas voulu voir auparavant.

Polina, tu m’as dit que tu ne pouvais pas t’occuper de moi parce que ton travail prenait trop de place. Je l’ai accepté. Je savais que tu avais tes responsabilités.

Sergueï, tu m’as promis que nous nous relayerions. Pendant dix jours, tu as tenu parole. Ensuite, j’ai entendu toutes les raisons pour lesquelles tu ne pouvais plus venir.

Je ne vous en veux pas d’avoir une vie. Je vous en veux de m’avoir laissé croire que je n’étais plus qu’une obligation dont il fallait se débarrasser.

Irina, tu n’étais pas obligée de rester.

Tu avais ton travail, tes élèves, tes projets et ta propre famille à construire. Pourtant, tu es venue chaque matin. Tu m’as aidée à me lever, tu m’as accompagnée chez le médecin, tu m’as préparé mes repas et tu m’as parlé lorsque mes journées semblaient interminables.

Tu ne m’as jamais demandé ce que je te laisserais en échange.

Un jour, tu as même refusé de prendre une petite somme que je voulais te donner pour compenser les heures de cours que tu avais perdues.

Tu m’as dit : “Je ne veux pas que vous pensiez que je m’occupe de vous pour votre argent.”

C’est à cet instant que j’ai compris que je pouvais te faire confiance.

Je ne te lègue pas l’appartement pour acheter ton affection. Je te le lègue parce que tu as contribué à faire de cet endroit un foyer jusqu’à mon dernier jour.

Polina, la datcha te revient parce que tu m’as souvent dit que tu aimais cet endroit et que tu souhaitais y passer davantage de temps. J’espère que tu comprendras qu’un bien immobilier est aussi une responsabilité.