Thomas sentit le sol se dérober sous ses pieds.
— Signer quoi, Élise ?
L’adolescente jeta un nouveau regard vers le parking de l’hôpital, comme si ses parents pouvaient surgir à tout instant.
— Un document pour vendre les terres de mamie. Ils lui ont dit qu’ils avaient trouvé un promoteur immobilier qui voulait construire des maisons de vacances et un complexe touristique. Au début, mamie a refusé. Elle disait que ces terres appartenaient à notre famille depuis trois générations et qu’elle ne vendrait jamais.
— Et ils l’ont enfermée pour la forcer à signer ?
Élise secoua la tête, les larmes coulant sur ses joues.
— Ce n’est pas tout. Ils ont déjà signé des documents à sa place.
Thomas resta silencieux quelques secondes.
Puis il demanda :
— Comment le sais-tu ?
Élise déverrouilla son téléphone.
— Parce que papa m’a demandé d’imprimer des papiers dans son bureau. Il croyait que je ne lisais jamais ce qu’il me donnait. Mais j’ai vu le nom de mamie, sa signature et le montant.
Elle lui tendit l’écran.
Un document numérisé affichait le nom de Madeleine Delmas, une référence cadastrale et une estimation de la propriété : 2 000 000 d’euros.
Thomas parcourut les pages.
Il reconnut les parcelles de sa mère. Les prairies derrière la maison, le vieux verger, le terrain qui descendait jusqu’au ruisseau et une bande de forêt où son père avait installé des nichoirs.
Mais ce n’était pas le prix qui le glaça.
C’était la mention figurant dans le dossier :
Mandat de vente et autorisation de représentation.
Une signature était apposée au bas de la page.
Elle ressemblait à celle de Madeleine.
Mais Thomas connaissait l’écriture de sa mère mieux que quiconque. Il avait vu cette signature sur des centaines de cartes d’anniversaire, de formulaires scolaires et de documents familiaux.
— Ce n’est pas sa signature, murmura-t-il.
Élise acquiesça.
— Mamie l’a dit à maman. Elle a refusé de signer. Alors papa s’est mis à crier. Il a dit qu’elle n’avait plus toute sa tête et que personne ne la croirait.
Thomas serra les dents.
— Et toi, tu as tout vu ?
— Pas tout. Mais j’ai entendu beaucoup de choses. Depuis plusieurs mois, ils parlent de cet argent. Papa dit qu’il doit rembourser des gens. Maman lui répète que si le terrain est vendu, ils pourront repartir de zéro.
Elle baissa les yeux.
— Et mamie leur a dit qu’elle préférait mourir chez elle plutôt que de leur donner ses terres.
Thomas sentit une colère sourde lui monter dans la poitrine.
— Pourquoi ne m’as-tu pas appelé ?
Élise éclata en sanglots.
— J’ai essayé !
Elle lui montra une série de messages envoyés depuis son téléphone à un numéro qu’elle avait enregistré sous un faux nom.
Plusieurs n’avaient jamais été délivrés.
D’autres avaient reçu une réponse brève, prétendument envoyée par Madeleine :
« Tout va bien, ne t’inquiète pas. »
Thomas reconnut immédiatement le style froid des messages qu’il avait reçus lui-même.
— Ils surveillaient son téléphone ?
— Maman l’a pris. Elle disait que mamie était trop confuse pour l’utiliser. Ensuite, ils ont changé son code. Quand je demandais pourquoi, elle disait que c’était pour la protéger.
Élise essuya son visage avec sa manche.
— Je voulais vous prévenir, mais papa a dit que si je racontais des histoires sur mes parents, il m’enverrait en pension et que je ne reverrais plus jamais mamie.
Thomas posa une main sur son épaule.
— Écoute-moi bien. Tu n’es pas responsable de ce qu’ils ont fait. Tu as seize ans. Ce sont les adultes qui auraient dû vous protéger, ta grand-mère et toi.
— Mais je n’ai rien fait…
— Tu es ici maintenant. C’est important.
Il regarda de nouveau les documents.
Deux millions d’euros.
Pendant des mois, Claire et Julien avaient prétendu prendre soin de Madeleine. Pendant des mois, Thomas avait financé cette prétendue prise en charge. Et pendant ce temps, sa mère avait été enfermée derrière une porte enchaînée.
Il inspira profondément.
— Élise, as-tu encore accès à ces documents ?
— Il y a un dossier complet dans le bureau de papa. Mais je n’ai pas pu tout copier. J’ai seulement photographié quelques pages.
— Ne retourne pas chercher le dossier. Ne touche plus à rien et ne confronte pas tes parents. Nous allons transmettre ce que tu as déjà à des professionnels.
Elle hocha la tête, terrifiée.
Thomas prit son téléphone et appela Sophie Garnier, une avocate spécialisée dans le droit immobilier et la protection des personnes vulnérables, que son associé au Canada lui avait recommandée plusieurs années auparavant.
Il lui expliqua la situation sans embellir les faits : l’état de Madeleine, la chaîne, les virements, les documents et les déclarations d’Élise.
Sophie l’écouta jusqu’au bout.