— Thomas, il faut agir vite, mais sans précipitation. Nous devons protéger ta mère, faire préserver les preuves et empêcher toute opération immobilière irrégulière. En parallèle, il faut signaler les faits aux autorités. Ne tentez pas de récupérer le dossier par vous-mêmes.
— Et si la vente est déjà engagée ?
— Nous allons vérifier la situation auprès du notaire et des services compétents. Un document contesté ne signifie pas automatiquement qu’une vente a été réalisée, mais nous ne pouvons pas supposer qu’il ne se passe rien.
Thomas regarda Élise.
— Je veux aussi qu’elle soit protégée.
— Nous allons organiser cela. Mais je dois te poser une question : ta nièce est-elle en danger immédiat si elle retourne chez ses parents ?
Thomas observa la jeune fille, qui tremblait encore.
— Je ne sais pas. Elle a peur d’eux.
— Alors elle ne doit pas retourner seule dans une situation potentiellement dangereuse. Nous allons contacter les services appropriés pour évaluer sa sécurité.
Pour la première fois depuis qu’il avait découvert la chaîne, Thomas sentit qu’il avait une direction claire.
Il n’avait pas besoin de menacer Claire.
Il n’avait pas besoin d’arracher des aveux à Julien.
Il avait besoin de faire établir les faits.
Et de protéger sa mère.
À neuf heures, Sophie arriva à l’hôpital.
Elle s’entretint d’abord avec Thomas, puis avec l’équipe médicale, dans le respect des règles de confidentialité et des décisions de Madeleine concernant les informations qu’elle souhaitait partager.
Les médecins estimaient que l’état de la vieille femme était suffisamment stable pour qu’elle puisse parler brièvement, mais ils insistaient sur le repos et la poursuite des soins.
Thomas entra dans sa chambre.
Madeleine était assise contre plusieurs oreillers. Son visage avait toujours cette pâleur inquiétante, mais ses yeux semblaient plus vifs que la veille.
Oslo reposait sur une couverture près de son lit. Un vétérinaire avait confirmé qu’il était gravement amaigri, mais qu’il pouvait récupérer avec une alimentation adaptée et un suivi médical.
Lorsque Madeleine vit son fils, elle tendit la main.
— Tu as parlé à Élise ?
Thomas s’assit près d’elle.
— Oui, maman.
Elle ferma les yeux.
— Pauvre petite. Elle a eu tellement peur.
— Elle m’a montré des documents concernant tes terres.
Madeleine détourna le regard.
— Ils ont voulu me faire signer.
— Qui ?
— Claire et Julien.
Le silence s’installa.
Madeleine serra la main de son fils.
— Au début, Claire venait tous les jours. Elle me préparait à manger, faisait mes courses et me parlait de ses problèmes. Je la considérais comme ma propre fille. Je ne me méfiais pas.
Elle avala difficilement sa salive.
— Puis elle a commencé à me parler de la valeur des terres. Elle disait que je pourrais vivre confortablement ailleurs, que les champs ne me servaient plus à rien, que les taxes devenaient trop lourdes.
— Et tu as refusé.
— Bien sûr. Ton père a planté ces arbres. Nous avons construit cette maison ensemble. Je ne voulais pas que tout cela disparaisse pour financer les dettes de Julien.
Thomas sentit sa gorge se serrer.
— Quelles dettes ?
Madeleine secoua la tête.
— Je ne connais pas les montants exacts. Mais Julien a perdu beaucoup d’argent. Il a fait de mauvais investissements, paraît-il. Il avait emprunté à plusieurs personnes. Un jour, il m’a dit qu’il risquait de tout perdre.
Elle inspira lentement.
— Je lui ai proposé de demander de l’aide à sa banque, de vendre sa voiture ou de céder une partie de ses biens. Il a répondu que ce n’était pas suffisant.
— Et il voulait tes terres.
— Il voulait surtout que je signe un mandat qui lui permettrait de s’occuper de la vente. Il disait que ce serait plus simple, puisque je n’étais plus capable de gérer mes affaires.
Elle fixa son fils.
— Je lui ai demandé pourquoi il avait besoin de ma signature si je n’étais plus capable de décider. Il n’a pas su répondre.
Thomas baissa la tête.
Cette logique absurde lui ressemblait trop à ce qu’il avait entendu pendant des mois : elle va bien, elle est seulement fatiguée ; elle ne veut pas téléphoner ; elle ne souhaite pas te voir.
— Après mon refus, continua Madeleine, Claire a cessé de venir avec des courses. Puis elle a commencé à me dire que j’étais ingrate. Elle répétait qu’elle avait sacrifié sa vie pour moi.
— Et la chaîne ?
Madeleine eut un frisson.
— Ils ont commencé par fermer les volets. Julien disait que je risquais de sortir la nuit et de tomber. Ensuite, il a installé la chaîne. Il m’a affirmé que ce n’était que pour quelques jours, le temps de trouver une solution.
Elle se tut.
Thomas n’osa pas l’interrompre.