— Une solution qui consistait à lui laisser du pain et de l’eau dans une pièce fermée ?
Claire se mit à pleurer.
— Je n’ai jamais voulu qu’elle souffre.
Thomas sentit une colère terrible lui remonter dans la poitrine.
— Alors pourquoi ne l’as-tu pas fait soigner ? Pourquoi n’as-tu pas appelé un médecin ? Pourquoi ne m’as-tu pas dit qu’elle avait besoin d’aide ?
— Parce que Julien disait que si tu revenais, tu nous détruirais tous ! Il répétait que tu prendrais la maison, que tu nous chasserais et qu’Élise n’aurait plus rien.
Thomas resta immobile.
— La maison n’a jamais été à toi, Claire. Tu le savais.
Elle baissa les yeux.
— Je sais.
— Et pourtant, tu as essayé de vendre les terres de celle qui t’avait élevée.
— Je n’ai pas signé le document final !
— Ce n’est pas la question. As-tu aidé Julien à préparer le dossier ?
Claire ne répondit pas.
Thomas attendit.
Finalement, elle murmura :
— J’ai transmis des papiers au notaire.
— Quels papiers ?
— Les titres de propriété, des relevés cadastraux et des copies de documents. Julien m’avait dit qu’il avait un mandat.
— As-tu vu Madeleine signer ce mandat ?
Claire se mit à trembler.
— Non.
Thomas ferma les yeux un instant.
— Alors pourquoi as-tu présenté le dossier comme s’il était valable ?
— Il m’a dit qu’il s’en occupait. Il m’a dit que c’était nécessaire pour sauver notre famille.
Thomas la regarda avec une tristesse immense.
— Et tu as cru que sauver votre famille signifiait sacrifier la sienne ?
Claire éclata en sanglots.
— Je ne savais plus quoi faire.
— Tu pouvais appeler les secours. Tu pouvais me téléphoner. Tu pouvais simplement ouvrir cette porte.
Elle cacha son visage dans ses mains.
Thomas se décala.
— Tu ne verras pas Madeleine aujourd’hui. Elle a besoin de repos, et elle décidera elle-même si elle souhaite te recevoir.
— Thomas, s’il te plaît…
— Ce n’est pas moi qui dois te pardonner à sa place.
Il retourna dans la chambre.
Claire resta seule dans le couloir, son bouquet serré contre elle.
L’enquête révéla progressivement l’ampleur des difficultés financières de Julien.
Il avait contracté plusieurs emprunts pour financer des investissements spéculatifs. Lorsque les pertes s’étaient accumulées, il avait tenté de refinancer ses dettes en promettant à certains créanciers que la vente des terres de Madeleine fournirait les fonds nécessaires.
Le dossier immobilier avait été constitué à partir de documents authentiques — titres de propriété, références cadastrales, évaluations — mais l’autorisation attribuée à Madeleine était contestée.
Des expertises furent demandées afin de comparer la signature litigieuse à des signatures de référence. Les enquêteurs cherchèrent également à déterminer qui avait préparé les documents, qui les avait transmis et si Julien avait utilisé des informations bancaires ou administratives obtenues sans autorisation.
L’estimation de deux millions d’euros correspondait à une évaluation préliminaire des parcelles et de leur potentiel immobilier. Elle ne signifiait pas que la propriété pouvait être vendue à ce prix, ni que l’argent avait déjà été versé.
Le notaire maintint la suspension du dossier jusqu’à ce que la situation juridique soit clarifiée.
En parallèle, les mouvements bancaires furent examinés. Une partie des sommes envoyées par Thomas avait servi à payer des dépenses ordinaires. D’autres retraits et virements ne correspondaient pas aux dépenses de Madeleine et nécessitaient des explications.
Thomas ne chercha pas à récupérer lui-même l’argent.
Il remit ses relevés aux enquêteurs et laissa la procédure déterminer ce qui pouvait être établi, ce qui relevait d’une dette et ce qui pouvait constituer une infraction.
Julien fut convoqué pour être entendu sur les documents immobiliers, les dettes et les conditions de vie de Madeleine. Claire fut également interrogée sur son rôle dans la transmission des pièces et sur les décisions prises pendant les mois où sa tante avait été isolée.
Les responsabilités de chacun devaient être appréciées à partir des preuves recueillies.
Mais un fait était désormais impossible à ignorer : Madeleine avait été retrouvée gravement dénutrie, enfermée chez elle, et plusieurs documents avaient été présentés en son nom alors qu’elle contestait les avoir signés.
Deux mois plus tard, Madeleine put enfin rentrer chez elle.
Pas seule.
Thomas avait pris un congé prolongé auprès de son entreprise au Canada. Il avait fait aménager une chambre au rez-de-chaussée, organisé des passages infirmiers et mis en place un suivi médical et nutritionnel.
Une assistante sociale avait également évalué les besoins de Madeleine afin que sa sécurité ne repose plus uniquement sur la présence de son fils.
Les serrures furent changées.
La chaîne disparut.
Les volets furent réparés et les fenêtres ouvertes pour laisser entrer l’air frais.
Le premier matin, Thomas prépara du café et posa une tasse devant sa mère.
Madeleine regarda le jardin.
— Les géraniums sont morts, dit-elle doucement.