Thomas resta silencieux, les yeux fixés sur sa fille.
—Quels papiers de banque, Manon ?
La fillette triturait le bord de son pyjama.
—Les grandes feuilles avec des chiffres. Céline les prenait dans ton bureau. Elle disait qu’elle devait préparer quelque chose pour demain. Une fois, elle a téléphoné et elle a dit : « Quand il ne pourra plus décider, tout sera beaucoup plus simple. »
Thomas pâlit.
Anaïs sentit un frisson lui parcourir le dos. Quelques heures plus tôt, elle pensait encore que sa journée se résumerait à des livraisons mal payées et à des clients impatients. Elle se retrouvait désormais au chevet de l’homme qui avait signé son licenciement, au milieu d’une affaire qui semblait bien plus grave qu’une tentative d’empoisonnement.
Un policier demanda à Thomas s’il avait récemment modifié son testament, ses procurations ou ses dispositions financières.
—Non, répondit-il. Pas à ma connaissance.
Il s’interrompit.
—Attendez. Il y a trois semaines, Céline m’a apporté des documents à signer. Elle m’a expliqué que c’était pour simplifier la gestion de mes comptes en cas d’hospitalisation. J’étais débordé, je les ai parcourus rapidement.
—Vous les avez signés ? demanda le policier.
—Certains, oui.
Il se passa une main sur le visage.
—Je pensais qu’il s’agissait de formalités.
L’enquêteur lui conseilla de ne rien modifier sans en parler aux policiers et à son avocat. Il demanda également que les images des caméras soient conservées dans leur format original, sans montage ni transfert susceptible d’en altérer les métadonnées.
Puis il se tourna vers Anaïs.
—Madame Perrin, nous aurons besoin de votre témoignage. Vous avez découvert la victime et recueilli les premières déclarations de l’enfant. Il faudra nous préciser exactement ce que vous avez vu et entendu.
Anaïs acquiesça.
Elle ne voulait pas jouer les héroïnes ni tirer de conclusions avant les vérifications. Elle voulait simplement que Manon soit en sécurité et que Thomas puisse être entendu.
Un peu plus tard, une infirmière vint chercher la fillette pour lui proposer quelque chose à manger. Manon refusa de lâcher la main de son père.
—Je ne veux pas retourner à la maison si Céline est là.
Thomas lui caressa les cheveux.
—Tu ne retourneras nulle part avec elle ce soir. Je te le promets.
Anaïs détourna les yeux, bouleversée par la peur de l’enfant. Elle avait connu des licenciements brutaux, des fins de mois impossibles et la honte de devoir demander de l’aide. Mais elle savait qu’aucune difficulté financière ne ressemblait à la terreur d’une petite fille qui ne savait plus à qui faire confiance chez elle.
Quand Manon finit par s’endormir dans un fauteuil, Thomas demanda à Anaïs de s’approcher.
—Pourquoi êtes-vous restée ?
La question la surprit.
—Parce que votre fille avait besoin d’un adulte.
—Vous auriez pu appeler les secours et repartir. Vous aviez votre travail.
Anaïs regarda ses mains.
—Oui. J’aurais pu.
Elle hésita, puis ajouta :
—Il y a deux ans, lorsque vous avez signé la suppression de mon poste, je me suis retrouvée sans rien. J’ai perdu mon logement quelques mois plus tard. J’ai passé des nuits à me demander comment j’allais payer mes factures. Alors, quand j’ai reconnu votre visage aujourd’hui, j’ai pensé à tout cela.
Thomas baissa les yeux.
—Je comprends que vous me détestiez.
—Je ne vous connais pas assez pour vous détester, monsieur Varenne. Je connais seulement les conséquences de votre décision.
Il ne répondit pas tout de suite.
—Vous avez raison.
Ce simple aveu la déstabilisa davantage qu’une longue justification.
Thomas inspira lentement.
—À l’époque, on m’avait présenté une liste de postes à supprimer. On m’avait expliqué que les décisions avaient été prises après une analyse des résultats. J’ai signé. Je n’ai jamais rencontré les personnes concernées.
—Moi, j’étais sur cette liste, dit Anaïs. J’avais de bonnes évaluations. Mon responsable m’avait même parlé d’une évolution de poste quelques semaines auparavant.
Thomas ferma les yeux.
—Je ne le savais pas.
—C’est justement le problème. Vous ne saviez pas, mais vous avez signé.
Il accepta la remarque sans chercher à se défendre.
Puis il regarda Manon, endormie dans le fauteuil.
—Je ne peux pas revenir sur ce qui vous est arrivé. Mais je peux au moins faire en sorte que cette affaire ne soit pas étouffée.
Anaïs ne lui répondit pas. Elle ne voulait pas que la reconnaissance de ses torts se transforme en promesse de compensation prononcée sous le choc.
À cet instant, le policier revint avec une information importante.
—Nous avons contacté le service de sécurité de votre immeuble, monsieur Varenne. Votre épouse est rentrée dans l’appartement après votre départ en ambulance. Elle en est ressortie environ vingt minutes plus tard avec une valise et un sac.
Thomas se redressa.
—Elle est revenue après avoir compris que j’étais à l’hôpital ?
—C’est ce que les images semblent indiquer. Nous vérifions maintenant où elle est allée.