Cela ne réparait pas les conséquences de son licenciement. Cela ne lui rendait pas les mois de précarité.
Mais cela changeait ce qu’elle croyait savoir.
—Pourquoi ces documents se trouvaient-ils chez lui ? demanda-t-elle.
—C’est une des questions que nous cherchons à éclaircir.
L’enquêtrice lui expliqua qu’une première vérification avait révélé que Céline avait travaillé, quelques années auparavant, comme consultante pour une société liée à l’ancien employeur d’Anaïs. Elle avait eu accès à certains dossiers administratifs dans le cadre d’une mission, mais les enquêteurs ne savaient pas encore si elle avait joué un rôle dans la suppression de son poste ni pourquoi les documents se trouvaient chez Thomas.
Anaïs resta silencieuse.
Puis l’enquêtrice sortit une dernière feuille.
C’était un courriel plus récent, daté de six mois auparavant. Il avait été envoyé depuis une adresse associée à Céline à un interlocuteur dont l’identité restait à vérifier.
Une phrase était surlignée :
« Varenne ne doit surtout pas découvrir le lien avec Perrin avant la signature des documents. »
Anaïs sentit sa gorge se serrer.
—Quel lien ?
L’enquêtrice secoua la tête.
—Nous ne le savons pas encore. Nous cherchons à identifier l’interlocuteur et à comprendre de quels documents il s’agit.
Anaïs se pencha sur la feuille. Le nom de Perrin était rare dans son ancienne équipe, mais pas inconnu. Elle pensa à son père.
Deux ans auparavant, avant de mourir d’une crise cardiaque, il avait travaillé pendant près de vingt ans dans une entreprise de sous-traitance informatique. Les derniers mois de sa vie avaient été difficiles. Il s’était disputé avec son employeur au sujet de documents qu’il disait avoir découverts dans le cadre d’une mission. Il avait prétendu que certaines factures ne correspondaient pas aux prestations réalisées et qu’il avait refusé de valider un dossier.
Anaïs se souvenait de leurs conversations, de sa fatigue, de sa peur de perdre son emploi.
Elle se souvenait aussi de la phrase qu’il lui avait répétée quelques semaines avant sa mort :
« Si quelque chose m’arrive, ne crois pas automatiquement la première version qu’on te donnera. »
À l’époque, elle avait pensé qu’il parlait simplement de ses problèmes professionnels.
Elle leva les yeux vers l’enquêtrice.
—Mon père s’appelait Philippe Perrin. Il travaillait dans l’informatique. Il avait découvert des irrégularités dans des dossiers financiers avant de mourir.
L’enquêtrice prit note de ces informations.
—Cela pourrait être pertinent. Nous allons vérifier si son nom apparaît dans les documents que nous avons saisis. Je ne peux pas vous promettre qu’il existe un lien, mais nous ne l’écarterons pas.
Anaïs sortit du commissariat avec la sensation d’avoir perdu l’équilibre.
La tentative d’empoisonnement présumée, les documents bancaires, l’ancien dossier de licenciement et le souvenir de son père formaient désormais un ensemble dont elle ne comprenait pas encore le sens.
Elle appela sa mère, qui vivait toujours dans la maison familiale près de Bourg-en-Bresse.
Quand elle lui raconta ce qu’elle venait d’apprendre, sa mère resta silencieuse longtemps.
—Ton père avait conservé une boîte de documents, dit-elle finalement. Il m’avait demandé de ne pas la jeter. Elle est encore dans le placard de son ancien bureau.
Anaïs sentit son cœur accélérer.
—Pourquoi tu ne me l’as jamais dit ?
—Parce que je ne savais pas ce qu’elle contenait. Et parce que je ne voulais pas te replonger dans ses derniers mois. Tu avais déjà assez souffert après sa mort et ton licenciement.
Sa mère lui promit de chercher la boîte et de ne rien déplacer avant qu’elles aient parlé aux enquêteurs.
Anaïs raccrocha et resta immobile sur le trottoir.
Pour la première fois depuis longtemps, elle ne pensait plus seulement à la manière de survivre au mois suivant. Elle voulait comprendre.
Dans l’après-midi, l’hôpital l’informa que Thomas avait pu rentrer chez lui, mais qu’il resterait sous surveillance médicale. Manon avait été confiée temporairement à un proche de confiance, en attendant que les services compétents évaluent sa situation.
Céline, elle, avait été retrouvée dans un hôtel de la périphérie lyonnaise. Les enquêteurs l’avaient entendue et examinaient les éléments recueillis. À ce stade, ils ne communiquaient aucune conclusion définitive.
Deux jours plus tard, Anaïs reçut un appel de Thomas.
—J’ai appris que vous aviez été interrogée au sujet de mon ancien dossier professionnel, dit-il. Les enquêteurs m’ont expliqué qu’ils avaient retrouvé des documents concernant votre licenciement.
—Oui.
—Je ne savais pas que ces papiers se trouvaient chez moi. Et je ne connaissais pas le lien possible avec votre père.
Anaïs se tut.
—Je suis désolé, poursuivit-il. Je ne vous demande pas de me pardonner. Je voudrais seulement que vous sachiez que je n’ai jamais voulu que votre vie prenne cette tournure.
—Vous avez quand même signé, Thomas.
—Oui. Et j’aurais dû m’assurer que chaque personne concernée avait été traitée équitablement. Je me suis fié à des responsables qui m’ont présenté une situation incomplète. Cela ne m’exonère pas de ma responsabilité.