— Vous prétendez qu’il vous a demandé de me séduire ?
— Il ne m’a jamais dit que vous deviez tomber amoureux de moi. Il voulait des photos qui laisseraient penser que votre mariage traversait une crise. Il disait que si Camille était occupée à se défendre publiquement, elle aurait moins de temps pour examiner les comptes.
Camille observa la jeune femme.
— Et vous avez accepté.
Chloé baissa la tête.
— Oui. J’avais des dettes et Julien m’avait promis une promotion ainsi qu’un contrat de conseil. Je me suis convaincue que je ne faisais rien de grave. Je savais que les photos vous blesseraient, mais je me disais que vous étiez assez forte pour les supporter.
— Vous avez choisi de faire payer à une autre femme le prix de vos décisions.
— Oui.
Chloé ne chercha pas à se justifier davantage.
Elle expliqua qu’elle avait rencontré Thomas à plusieurs reprises dans le cadre de son travail. Thomas avait fini par soupçonner que certaines de ses questions ne concernaient pas la communication du groupe. Il avait alors accepté un rendez-vous dans le but de comprendre qui lui transmettait des informations.
Mais, au lieu d’en parler à Camille et de solliciter les services compétents, il avait tenté de mener sa propre enquête. Julien avait profité de cette décision pour organiser une scène ambiguë dans le couloir des archives. La publication de la photo devait attirer l’attention sur le prétendu scandale conjugal et détourner les questions des documents manquants.
— Pourquoi venir maintenant ? demanda Camille.
— Parce que Julien m’a envoyé un message ce matin. Il m’a demandé de supprimer nos conversations et de dire que j’avais agi seule. J’ai compris qu’il me laisserait porter toute la responsabilité si l’affaire éclatait.
L’avocat de Chloé précisa que sa cliente souhaitait remettre les éléments pertinents aux autorités et répondre aux questions des enquêteurs. Les fichiers seraient examinés dans un cadre officiel, afin de préserver leur authenticité.
Camille accepta que les documents soient transmis aux avocats du groupe et aux autorités compétentes.
Elle ne pardonna pas à Chloé. Elle ne lui promit pas non plus que ses actes resteraient sans conséquence.
— Si vous voulez assumer ce que vous avez fait, coopérez pleinement et dites la vérité, conclut-elle. Mais ne me demandez pas de vous rassurer sur les conséquences.
Chloé acquiesça.
Pour la première fois, elle semblait avoir compris que la douleur de Camille n’était pas un simple obstacle dans une stratégie professionnelle.
Le soir même, Véronique arriva à l’hôtel des Quais.
Elle entra dans le salon privé sans attendre qu’on l’invite à s’asseoir.
— J’apprends que vous avez suspendu Julien et que vous avez transmis des documents à des avocats. Vous vous rendez compte de ce que vous faites à cette famille ?
Camille, qui examinait les conclusions préliminaires de l’audit, releva les yeux.
— Je protège le groupe contre des risques que nous devons éclaircir.
— Vous êtes l’épouse de Thomas. Votre rôle est de soutenir votre mari, pas de l’opposer à son cousin.
Thomas, assis près de la fenêtre, se leva.
— Maman, arrête.
Véronique se tourna vers lui, stupéfaite.
— Tu la laisses te dicter ta conduite ?
— Non. Je commence à comprendre ce qu’elle essaie de me dire depuis des mois.
Il prit une profonde inspiration.
— Je lui ai demandé de se taire quand elle soulevait des problèmes. J’ai minimisé ses inquiétudes parce que je ne voulais pas croire que Julien pouvait nous tromper. Et quand cette photo est apparue, tu lui as demandé de garder le silence au lieu de lui demander ce qui s’était passé.
— Je voulais éviter un scandale !
— Et moi, j’ai voulu éviter une conversation difficile. Ce n’est pas la même chose que protéger notre famille.
Véronique regarda son fils, puis Camille.
Pendant des années, elle avait considéré la loyauté comme une obligation de préserver le nom Moreau, quels que soient les problèmes. Elle n’avait pas compris que ce principe pouvait servir de refuge à ceux qui profitaient du silence des autres.
— Henri n’aurait jamais voulu que ses enfants se déchirent ainsi, murmura-t-elle.
Camille posa doucement la lettre sur la table.
— Je crois surtout qu’il n’aurait pas voulu que son travail soit utilisé pour dissimuler des actes irréguliers. Il m’a confié ces documents parce qu’il pensait que la vérité devait passer avant les apparences.
Véronique ne répondit pas.
Elle repartit sans présenter d’excuses. Camille ne la retint pas.
Elle savait désormais que certaines personnes avaient besoin de temps pour reconnaître leurs erreurs. Mais elle ne confondrait plus leur malaise avec une raison de renoncer à la vérité.
Trois semaines plus tard, l’audit confirma que plusieurs factures avaient été modifiées et que des paiements importants avaient été dirigés vers des sociétés liées à des intermédiaires non déclarés.