Je compris alors qu’une confrontation immédiate ne m’apporterait probablement rien. Claire nierait, minimiserait ou expliquerait que ses paroles avaient été sorties de leur contexte.
Je n’avais pas besoin d’une scène.
J’avais besoin de vérité, de protection et de temps.
2. Le notaire et l’enveloppe d’Anne
Le lendemain, mon notaire, maître Bernard, vint à l’hôpital.
Il connaissait ma famille depuis longtemps. C’était lui qui avait réglé la succession d’Anne, puis accompagné la création de ma société holding lorsque Morel Services avait commencé à se développer.
Je lui racontai ce que j’avais entendu.
Il ne manifesta ni surprise théâtrale ni indignation excessive. Il prit des notes, me posa quelques questions précises et me rappela une règle essentielle :
— Monsieur Morel, vous êtes vivant, vous êtes capable de prendre vos décisions et vous n’avez aucune obligation de vous précipiter. Nous allons vérifier vos dispositions existantes, vos procurations et les documents qui pourraient avoir des conséquences sur votre patrimoine.
Je lui demandai de s’assurer que Claire ne disposait d’aucun pouvoir lui permettant de vendre mes biens ou de modifier mes placements sans mon autorisation.
Il vérifia les actes et les mandats en vigueur. Il m’expliqua lesquels nécessitaient une action de ma part et lesquels n’accordaient à Claire aucun pouvoir de décision automatique.
Je voulais aussi protéger l’entreprise.
— Marc connaît mieux cette société que quiconque. Je veux qu’elle continue de fonctionner si je dois rester longtemps à l’hôpital.
Nous examinâmes les statuts, les délégations et les dispositions déjà prévues pour assurer la continuité de l’activité. Je ne voulais pas improviser une succession dans un lit d’hôpital. Je voulais simplement que mes employés ne soient pas les victimes de ma situation familiale.
Avant de partir, maître Bernard me demanda si je me souvenais d’une lettre qu’Anne m’avait remise quelques mois avant sa mort.
Je m’en souvenais parfaitement.
Elle m’avait fait promettre de la conserver avec mes papiers personnels. À l’époque, je pensais qu’il s’agissait simplement de quelques mots pour nos vieux jours.
Le notaire retrouva une copie de cette lettre dans le dossier de succession.
Anne y écrivait notamment :
« Laurent, tu as toujours cru qu’il fallait donner beaucoup pour mériter d’être aimé. J’espère qu’un jour tu comprendras que les personnes qui t’aiment vraiment ne te demanderont pas de disparaître pour leur faire de la place. »
Je relus la phrase plusieurs fois.
Anne n’avait jamais rencontré Claire. Elle ne pouvait pas savoir ce qui se passerait douze ans plus tard.
Pourtant, ces mots semblaient s’adresser exactement à l’homme que j’étais devenu.
J’avais tellement voulu reconstruire une famille que j’avais confondu la générosité avec l’abandon de mes propres limites.
Je n’avais pas à me punir pour cette erreur. Mais je pouvais cesser de la répéter.
3. Le troisième jour
Le matin du troisième jour, mon état restait préoccupant, mais les médecins constataient une évolution encourageante après le traitement et le drainage.
L’infection commençait à être mieux contrôlée. Mes constantes s’amélioraient progressivement.
Je n’étais pas tiré d’affaire. Les médecins me le rappelèrent plusieurs fois.
Mais personne ne parlait plus de trois jours comme d’un compte à rebours vers ma mort.
Claire arriva vers onze heures.
Elle portait un manteau beige et tenait son téléphone à la main.
— J’ai appelé le service, dit-elle. On m’a dit que tu allais mieux.
— C’est exact.
Elle resta silencieuse.
— C’est une bonne nouvelle, ajoutai-je.
— Bien sûr que c’est une bonne nouvelle !
Sa voix avait claqué plus fort qu’elle ne l’aurait voulu.
Elle s’approcha du lit.
— Tu ne peux pas imaginer ce que j’ai traversé ces derniers jours.
Je la regardai sans répondre.
Elle parlait de sa peur, de ses nuits sans sommeil, de la difficulté d’attendre des nouvelles. Elle évoqua les démarches, les factures et les décisions qu’il faudrait prendre si mon état se dégradait.
Je l’écoutai jusqu’au bout.
Puis je demandai :
— Et si j’étais mort, Claire, qu’aurais-tu fait de l’Alpine ?
Elle devint livide.
— Quoi ?
— L’Alpine. La voiture d’Anne. Élodie disait qu’elle la garderait.
Elle ouvrit la bouche, puis la referma.
— Tu as entendu notre conversation ?
— Oui.
Le silence qui suivit fut si long que j’entendis le chariot d’un soignant dans le couloir.
— Laurent, tu étais sous calmants. Tu as peut-être mal compris…
— J’ai entendu chaque mot.
Elle se mit à pleurer.
— Tu ne peux pas me juger sur une phrase prononcée dans un moment de panique !
— Une phrase ? Tu as parlé de la maison, de la voiture et de mes obsèques. Tu as expliqué qu’il ne fallait pas vendre trop vite pour que les gens ne jasent pas.
Elle essuya ses joues.
— Élodie est ma fille. Elle s’inquiète pour son avenir. Elle ne voulait pas te manquer de respect.