— Elle parlait de mes biens comme si j’étais déjà mort.

— Elle est jeune !

— Elle a trente ans, Claire.

Elle se leva et marcha jusqu’à la fenêtre.

Je m’attendais à ce qu’elle se retourne, qu’elle me supplie de lui pardonner, qu’elle m’explique qu’elle avait eu peur de me perdre.

Mais sa première question fut :

— Qu’est-ce que tu comptes faire maintenant ?

Cette question me donna ma réponse.

Je ne savais pas encore ce que je ferais de notre mariage. Je ne savais pas si je pourrais un jour retrouver la confiance qui nous avait unis.

Mais je savais que je ne pouvais plus continuer à prétendre que rien ne s’était passé.

— D’abord, je vais guérir, dis-je. Ensuite, je prendrai mes décisions. Et cette fois, je les prendrai sans avoir peur de te déplaire.

Elle me regarda comme si je venais de devenir un étranger.

Peut-être était-ce exactement ce qui se passait.

4. Le véritable héritage

Les semaines suivantes furent consacrées à mon rétablissement.

Je quittai l’hôpital après une évolution suffisamment favorable, avec un suivi médical strict et un traitement adapté. Les médecins ne parlèrent jamais de miracle : j’avais traversé une complication grave, et ma convalescence serait longue.

Marc m’accompagna à Écully.

La maison était exactement comme je l’avais laissée. Sur une étagère du salon, une photographie d’Anne me souriait encore, les cheveux attachés et les mains tachées de peinture.

Je m’assis devant elle.

— J’ai été idiot, Anne, murmurai-je.

Puis je me repris.

Non. J’avais été seul. J’avais eu peur. J’avais essayé de reconstruire quelque chose après une perte immense. Ce n’était pas une faute d’avoir voulu aimer de nouveau.

La faute aurait été de continuer à fermer les yeux maintenant que je savais.

J’organisai plusieurs rendez-vous avec mon notaire et mon avocat. Nous examinâmes les conséquences de ma situation matrimoniale, les dispositions successorales existantes et les possibilités légales qui s’offraient à moi.

Je ne pouvais pas simplement effacer Claire de mon testament comme si notre mariage n’avait jamais existé. Les droits du conjoint survivant, les biens communs éventuels et les actes déjà signés devaient être examinés selon ma situation exacte.

Je ne voulais pas agir sous le coup de la colère.

Je voulais des décisions solides, conformes à la loi et qui reflètent réellement mes volontés.

Je mis également en place des mesures de gouvernance pour l’entreprise, afin qu’aucune décision importante ne dépende de mon état de santé. Marc accepta d’assumer davantage de responsabilités opérationnelles.

Quant à l’Alpine, je la fis transporter dans un atelier spécialisé pour un contrôle complet.

Le mécanicien m’appela un après-midi.

— Monsieur Morel, il y a quelque chose que vous devriez venir voir.

Lorsque j’arrivai, il me montra la petite couture sur le siège passager.

— Vous savez, cette réparation a été faite à la main. Ce n’est pas une restauration professionnelle.

Je souris.

— C’est ma femme qui l’a faite.

Il hocha la tête.

— Elle devait tenir à cette voiture.

Je passai la main sur le cuir.

Cette voiture ne valait pas seulement son prix sur le marché des collectionneurs. Elle contenait des souvenirs que personne ne pouvait évaluer à ma place.

Je décidai de la conserver.

Pas pour punir Élodie.

Pas pour empêcher Claire d’en hériter un jour.

Je la conservais parce que je l’aimais, parce qu’Anne y avait laissé une part d’elle-même et parce que je refusais désormais de laisser quelqu’un d’autre décider de ce qui avait de la valeur dans ma vie.

5. La visite d’Élodie

Élodie vint me voir un dimanche après-midi.

Elle semblait nerveuse. Elle avait apporté une boîte de pâtisseries et la posa sur la table sans me regarder.

— Maman m’a dit que tu étais en colère contre nous.

— Je suis en colère, oui.

Elle baissa la tête.

— Je ne pensais pas que tu entendais.

Je pris le temps de réfléchir avant de répondre.

— C’est précisément le problème, Élodie. Vous ne pensiez pas que j’étais encore là pour entendre.

Elle se mit à pleurer.

Elle expliqua qu’elle avait toujours eu peur de ne jamais être considérée comme une vraie fille par moi. Elle disait qu’elle avait vu Claire paniquer et qu’elle avait parlé de la voiture sans mesurer la violence de ses mots.

Je l’écoutai.

Je ne pouvais pas savoir quelle part de son regret venait de la honte, de la peur de perdre un avantage matériel ou d’une véritable prise de conscience. Je n’avais pas besoin de décider cela en une seule conversation.

— Je t’ai aidée parce que je voulais que tu aies des possibilités que je n’avais pas eues à ton âge, lui dis-je. Mais je ne t’ai jamais promis que mes biens seraient à toi.

Elle hocha la tête.

— Je sais.