Sophie fit un pas en avant, les doigts crispés autour de son téléphone.
— Madame Morel, Thomas a envoyé un message à tous les invités hier soir. Il leur a expliqué que vous traversiez une période psychologique difficile depuis votre accident. Il leur a dit que vous risquiez de faire une scène pendant la soirée, que vous ne supportiez plus la contradiction et que votre présence à la tête d’Asteria Tech mettait en danger les contrats les plus importants.
Claire ne bougea pas.
— Il leur a aussi dit que vous aviez accepté de quitter vos fonctions, poursuivit Sophie. Que cette fête devait servir à annoncer votre départ et qu’il valait mieux ne pas venir pour éviter de vous mettre mal à l’aise.
Les trois administrateurs échangèrent un regard.
Thomas haussa les épaules.
— J’ai voulu éviter une situation embarrassante.
— En faisant croire à tout le monde que je ne suis plus capable de diriger ma propre entreprise ?
— Claire, regarde autour de toi. Il n’y a personne. Tu crois vraiment que tout le monde se trompe, sauf toi ?
Julien, qui se tenait près de la porte avec Lina, posa doucement les cartons qu’il transportait.
— Non, monsieur. Je crois surtout que lorsqu’on ment à 126 personnes, on peut obtenir 126 chaises vides. Ce n’est pas exactement la même chose que gagner leur confiance.
Thomas se retourna brusquement.
— Et vous, vous êtes qui ?
— Un livreur qui a encore du travail. Mais j’ai suffisamment de respect pour les gens pour ne pas laisser une femme seule devant son anniversaire sans au moins lui souhaiter une bonne soirée.
Lina serra plus fort la main de son père.
Claire baissa les yeux vers le dessin que la petite fille tenait toujours. Un soleil jaune occupait presque toute la feuille. En dessous, trois personnages souriaient devant un gâteau, et une phrase écrite en lettres appliquées disait : « Pour que personne ne soit triste le jour de son anniversaire. »
Claire sentit sa gorge se nouer.
Depuis deux ans, elle avait entendu des centaines de paroles de compassion. On lui avait parlé de courage, de résilience et de dépassement de soi. Pourtant, ce soir-là, une enfant qu’elle ne connaissait pas lui offrait quelque chose de beaucoup plus simple : une présence sincère.
Elle releva la tête.
— Sophie, montrez-moi le message.
Le piège des 126 chaises
Sophie ouvrit la conversation qu’elle avait conservée.
Le message était rédigé avec soin. Thomas y présentait sa sœur comme une dirigeante fragile, incapable de prendre du recul et susceptible de réagir de manière imprévisible. Il expliquait que plusieurs administrateurs souhaitaient « préparer une transition douce » et demandait aux invités de ne pas participer à la réception afin de ne pas alimenter une situation émotionnellement délicate.
Une deuxième pièce jointe contenait un projet de communiqué annonçant la démission de Claire.
La date de publication était fixée au lendemain matin.
Claire relut le document.
— Tu avais déjà rédigé mon départ avant même de me demander mon avis.
— C’est ce qu’exige une gestion responsable, répondit Thomas. Les investisseurs s’inquiètent. Les clients s’interrogent. Tu ne peux pas faire comme si ton accident n’avait rien changé.
— Mon accident a changé ma vie. Il n’a pas effacé quinze années de travail.
— Tu ne peux plus être partout.
— Je n’ai jamais prétendu être partout. C’est pour cela que j’ai nommé des directeurs, mis en place des procédures et constitué un conseil d’administration.
Elle tourna son fauteuil vers les trois administrateurs.
— Vous avez approuvé cette démarche ?
Le plus âgé, Bernard Vasseur, toussa avant de répondre.
— Thomas nous a présenté la situation comme urgente. Il nous a dit que vous aviez déjà accepté le principe d’un retrait. Nous pensions que la lettre officialisait simplement votre décision.
— Et vous n’avez pas jugé utile de me parler ?
— Nous aurions dû.
Thomas intervint :
— Nous n’allons pas transformer cette soirée en procès. Claire, signe le document. Tout le monde pourra rentrer chez soi.
Claire regarda la lettre de démission, puis le stylo.
Elle savait ce qui se passerait si elle signait. Le communiqué du lendemain présenterait son départ comme un choix personnel. Les clients entendraient qu’elle ne se sentait plus capable de diriger. Les salariés verraient un changement de direction sans connaître les circonstances. Thomas deviendrait probablement le nouveau directeur général, avec la possibilité de réorganiser les équipes et de contrôler les informations transmises aux actionnaires.
Et elle, qui avait bâti Asteria Tech depuis un bureau minuscule à Villeurbanne, serait réduite à une ancienne fondatrice dont la santé ne permettait plus d’exercer ses fonctions.
— Tu veux vraiment que je signe ici ? demanda-t-elle.
— Oui.