Elle confirma avoir reçu les documents relatifs au projet de démission, à l’accord de silence et aux premières anomalies financières.
— Je vous recommande de ne rien signer ce soir, déclara-t-elle. Toute modification de gouvernance doit respecter les statuts de la société, les délégations de pouvoir et les procédures applicables. Les éléments financiers, quant à eux, doivent être préservés et examinés par des professionnels indépendants.
Elle précisa également que le projet d’accord de silence ne pouvait pas empêcher de signaler des faits potentiellement illicites aux autorités compétentes ni dispenser les dirigeants de leurs obligations légales.
Thomas s’agita sur sa chaise.
— Nous sommes une entreprise privée. Nous pouvons organiser notre direction comme nous le voulons.
— Dans les limites des statuts, de la loi et des droits des actionnaires, répondit l’avocate. Et aucune décision ne devrait être fondée sur des accusations non vérifiées concernant le handicap d’une dirigeante.
Bernard demanda que le conseil soit convoqué officiellement dès le lendemain. Il proposa également que les documents comptables concernés soient placés sous conservation et que l’examen indépendant se poursuive sans intervention des personnes directement mises en cause.
Les deux autres administrateurs acceptèrent.
Thomas tenta une dernière fois de retourner la situation.
— Vous allez vraiment choisir son camp contre le mien ?
Claire secoua la tête.
— Ce n’est pas une question de camp. C’est une question de faits.
— Tu es ma sœur !
— Oui. Et c’est justement pour cela que je t’ai fait confiance.
Pour la première fois, sa voix se brisa légèrement.
— Je t’ai aidé lorsque tu avais des dettes. Je t’ai confié des responsabilités parce que je pensais que tu voulais construire quelque chose avec moi. Après mon accident, je t’ai laissé parler en mon nom quand je n’avais pas encore retrouvé mes habitudes. Je croyais que tu me protégeais.
Thomas détourna le regard.
— Je voulais que l’entreprise survive.
— Peut-être. Mais tu as fini par croire que la faire survivre signifiait prendre ma place.
Il ne répondit pas.
Le conseil décida de ne pas approuver la démission ce soir-là. Les mesures de gouvernance seraient examinées lors d’une réunion formelle, tandis que les éléments financiers feraient l’objet d’une vérification indépendante. Thomas ne fut pas déclaré coupable de détournement ni d’une quelconque infraction : les incohérences devaient encore être établies, expliquées et, si nécessaire, transmises aux autorités compétentes.
Mais il ne pouvait plus imposer sa version des faits à huis clos.
Les 126 invités absents
Le lendemain matin, Claire reçut plusieurs messages d’excuses.
Certains invités avaient reconnu avoir cru le récit de Thomas. D’autres expliquèrent qu’ils avaient préféré ne pas venir, par peur de prendre parti dans un conflit qu’ils ne comprenaient pas. Quelques-uns ne répondirent jamais.
Claire ne leur courut pas après.
Elle savait désormais que les présences comptaient moins que les raisons pour lesquelles on venait.
Les semaines suivantes furent difficiles. L’examen des comptes se poursuivit, les administrateurs furent entendus et les procédures internes furent réévaluées. Certains contrats furent suspendus le temps de vérifier leur conformité. Thomas contesta plusieurs conclusions provisoires, et l’entreprise lui permit de présenter ses explications dans le cadre prévu.
Claire, de son côté, ne se contenta pas de reprendre son fauteuil à la tête de la table.
Elle fit réviser les règles de gouvernance afin qu’aucun dirigeant ne puisse s’arroger le pouvoir de décider seul de la capacité d’un autre à exercer ses fonctions. Elle demanda également un audit des dispositifs d’accessibilité dans les locaux et lors des événements professionnels.
Ce n’était pas une faveur accordée aux personnes handicapées. C’était une question d’organisation et de respect.
Elle savait qu’elle aurait encore des jours de fatigue, des obstacles physiques et des moments de doute. Elle n’avait aucune intention de prétendre le contraire. Mais ces difficultés ne donnaient à personne le droit de décider à sa place de ce qu’elle pouvait accomplir.
Quant à Thomas, leur relation ne se répara pas en une conversation. Claire lui fit comprendre qu’une réconciliation éventuelle ne pourrait pas reposer sur des excuses prononcées uniquement pour sauver sa position. Il devrait reconnaître ce qu’il avait fait, répondre des décisions prises et accepter que la confiance se reconstruise lentement, si elle se reconstruisait.
Elle ne le haïssait pas.
Mais elle ne lui confierait plus aveuglément ce qu’elle avait mis quinze ans à bâtir.
Un anniversaire, enfin
Un mois plus tard, Claire organisa une nouvelle réception, beaucoup plus simple, dans les locaux d’Asteria Tech.
Il n’y avait pas de lustres, pas de nappes ivoire et pas de gâteau à trois étages. Une longue table avait été dressée dans l’espace commun. Les salariés avaient apporté des plats, des jus de fruits et quelques desserts faits maison.
Julien et Lina étaient là, invités cette fois officiellement.