La policière sortit un carnet.
— Pourquoi dites-vous cela ?
— Parce que les dettes dont elle parlait ne sont pas les seules. Je pense que mon mari a détourné de l’argent de son entreprise. Et je crois que l’assurance décès faisait partie de quelque chose de beaucoup plus vaste.
La policière ne tira aucune conclusion hâtive.
— Nous allons transmettre cette information aux enquêteurs concernés. Avez-vous des documents ou des éléments précis qui pourraient nous aider ?
Claire acquiesça.
— Oui. Mais ils sont chez mon avocate.
— Dans ce cas, ne cherchez pas à les récupérer vous-même. Votre avocate pourra nous indiquer comment les communiquer dans un cadre approprié.
Pour la première fois depuis son arrivée à l’hôpital, Claire sentit qu’elle n’avait plus à porter seule le poids de ce qu’elle savait.
Le lendemain, Sophie Laurent arriva à l’hôpital avec un dossier soigneusement classé.
Elle posa son sac sur la chaise, s’approcha du lit et prit la main de son amie.
— Tu m’as fait une peur terrible.
Claire essaya de sourire.
— Je suis désolée.
— Ne t’excuse pas d’avoir survécu.
Ces mots firent monter les larmes aux yeux de Claire.
Pendant quelques instants, elles ne parlèrent pas.
Puis Sophie ouvrit le dossier.
— Je vais te dire ce que nous savons, mais je veux que tu comprennes une chose : nous allons distinguer les faits établis, les soupçons et les éléments qui doivent encore être vérifiés.
Claire hocha la tête.
— D’accord.
Sophie lui expliqua que l’assureur avait confirmé la réception de sa contestation formelle. La police devait obtenir les documents contractuels complets pour déterminer précisément à quelle date la garantie avait été suspendue puis résiliée, et quelles conséquences cette décision avait sur les droits éventuels des bénéficiaires.
— Donc, les 1,8 million d’euros…
— Pour l’instant, personne ne peut considérer cette somme comme automatiquement payable. Nous devons examiner le contrat, les avenants, la résiliation et les circonstances de la demande initiale. Mais ta démarche écrite est importante.
Claire ferma les yeux.
— Julien pensait vraiment que cet argent allait arriver.
— C’est possible. Mais nous ne devons pas confondre ce qu’il croyait avec ce que l’assureur devait effectivement verser.
Sophie tourna une page.
— Ensuite, il y a Beaumont Industries.
Elle avait découvert, à partir des documents que Claire avait conservés légalement, plusieurs paiements vers des sociétés de conseil dont les prestations semblaient insuffisamment documentées. Certaines factures étaient identiques à quelques détails près. D’autres comportaient des coordonnées bancaires modifiées sans justification apparente.
Ces anomalies ne prouvaient pas à elles seules un détournement. Elles justifiaient cependant un examen indépendant des comptes et des contrats correspondants.
— Tu avais raison de signaler ces mouvements, dit Sophie. Mais tu ne dois plus essayer de tout reconstituer seule.
— Je ne comptais pas le faire.
— Bien. Nous avons transmis les éléments pertinents aux personnes chargées du dossier. Les autorités pourront demander les pièces supplémentaires nécessaires, dans le respect de la procédure.
Claire regarda le dossier.
— Et les quatre millions et demi ?
Sophie se pencha légèrement.
— Les enquêteurs ont entendu la déclaration de Geneviève. Ils vont devoir vérifier à quoi elle faisait référence, si cette somme correspond à une dette réelle, à des pertes comptables ou à plusieurs opérations distinctes. Pour l’instant, ce montant est une piste, pas une conclusion.
Claire resta silencieuse.
Elle avait passé des mois à tenter de comprendre pourquoi son mari s’était éloigné. Elle avait imaginé une liaison, une crise personnelle, une mauvaise décision financière.
Elle n’avait jamais imaginé que son propre corps deviendrait, aux yeux de sa belle-mère, une solution comptable.
— Sophie, dit-elle enfin, je veux divorcer.
Son amie referma le dossier.
— D’accord.
— Je ne veux pas qu’on essaie de me convaincre de lui donner une seconde chance. Je ne veux pas non plus que cette affaire devienne une bataille publique. Je veux être en sécurité, récupérer ce qui m’appartient et laisser la justice faire son travail.
Sophie acquiesça.
— C’est exactement ce que nous allons organiser.
Pendant ce temps, l’enquête progressait.
Les enquêteurs cherchèrent à établir la provenance du produit ayant provoqué la réaction de Claire, à reconstituer la préparation du thé et à déterminer si l’exposition aux arachides était accidentelle ou intentionnelle.
La seule réaction allergique ne suffisait pas à prouver qui avait introduit l’allergène. Il fallait croiser les constatations médicales, les éventuelles analyses disponibles, les témoignages et les enregistrements.
Les propos de Geneviève, captés sur le flux transmis au centre de télésurveillance, constituèrent un élément important. Les enquêteurs durent néanmoins préserver les fichiers originaux, vérifier les conditions de leur transmission et recueillir les autres preuves permettant de confirmer la chronologie.
La scène du thé brûlant, elle aussi, fut examinée séparément.