— Claire a fait son choix.
— Elle s’occupait de moi tous les jours.
— Elle est partie au moment où tu avais besoin d’elle.
Thierry regarda le canapé, les coussins, le plaid soigneusement plié et le verre d’eau posé sur la table.
Il revit Claire rentrer avec les courses, déposer ses clés, vérifier l’heure de son traitement et lui demander s’il avait mangé. Il se rappela les nuits où elle se réveillait pour l’entendre respirer, puis les matins où elle partait travailler avec des cernes sous les yeux.
Il avait pris toutes ces choses pour acquises.
Et maintenant, Véronique parlait de son appartement comme d’une ressource à mobiliser.
— Je veux que vous partiez, dit-il enfin.
Sa sœur se figea.
— Pardon ?
— Je veux réfléchir. Je ne signerai rien ce soir.
Madame Perrin referma immédiatement sa chemise.
— C’est tout à fait votre droit, monsieur. Nous ne sommes pas ici pour vous imposer une décision.
Elle lui tendit sa carte professionnelle et ajouta que la résidence restait disponible s’il souhaitait un jour visiter les lieux.
Les trois personnes partirent.
Véronique, elle, resta debout au milieu du salon.
— Tu es en train de faire une énorme erreur, Thierry.
— Peut-être. Mais je ne t’ai jamais demandé de décider à ma place.
— Après tout ce que j’ai fait pour toi…
Il la regarda avec stupéfaction.
— Qu’as-tu fait pour moi, Véronique ?
Elle rougit.
— Je suis ta sœur !
— Ce n’est pas une réponse.
Elle saisit son sac.
— Tu regretteras de m’avoir parlé comme ça.
La porte se referma derrière elle.
Pour la première fois depuis cinq semaines, Thierry se retrouva seul sans ressentir le moindre soulagement.
Il prit son téléphone et appela Claire.
Elle ne répondit pas.
Il lui envoya un message : Véronique est venue avec des gens pour me placer dans une résidence et organiser mes affaires. Je ne comprends pas ce qu’elle cherche.
Le message fut lu.
Aucune réponse ne vint.
Et, pour la première fois, Thierry comprit que Claire ne cherchait plus à le rassurer.
Claire, elle, se trouvait chez son fils Julien, dans un appartement à Caluire-et-Cuire.
Julien avait trente ans. Il travaillait dans l’informatique, vivait seul depuis deux ans et n’avait jamais beaucoup apprécié les conflits familiaux. Lorsqu’il avait ouvert la porte et découvert sa mère avec une valise, une caisse de transport et les yeux rougis, il n’avait posé qu’une seule question :
— Qu’est-ce qu’il t’a fait ?
Claire avait raconté les faits sans dramatiser. Le rendez-vous chez le cardiologue. Les semaines de précautions. Les reproches. Puis le testament.
Julien avait écouté en silence.
— Il a écrit ça sans t’en parler ?
— Oui.
— Et après, il t’a accusée de vouloir son appartement ?
Claire avait baissé les yeux.
— Je ne veux pas que tu te mettes en colère contre ton père.
— Maman, je suis déjà en colère. Mais ce n’est pas toi qui dois me demander de ne pas l’être.
Il lui avait préparé la chambre d’amis, puis était revenu dans la cuisine avec deux tasses de thé.
— Tu sais ce qui me fait le plus mal ? demanda-t-il. Quand j’étais petit, tu faisais toujours passer ses besoins avant les tiens. Je pensais que c’était parce que vous vous aimiez. Je ne savais pas que tu avais fini par croire que tu n’avais pas le droit d’être fatiguée.
Claire sentit sa gorge se serrer.
— Je l’aime encore, Julien.
— Je sais.
— Trente et un ans, ce n’est pas rien.
— Non. Mais trente et un ans, ce n’est pas une dette qui t’oblige à accepter n’importe quoi.
Elle ne répondit pas.
Cette nuit-là, elle dormit six heures d’affilée pour la première fois depuis des semaines.
Le lendemain matin, elle se réveilla avec une sensation étrange : elle n’avait pas entendu son téléphone sonner, personne ne l’avait appelée pour demander où se trouvaient les comprimés, et elle n’avait pas eu à vérifier trois fois si une tasse de café risquait de mettre quelqu’un en danger.
Elle prépara le petit-déjeuner avec son fils.
Puis elle sortit marcher.
Pendant vingt minutes, elle ne pensa ni au testament ni à Véronique. Elle regarda les arbres, les passants et les vitrines qui s’ouvraient. Elle découvrit que le monde continuait d’exister même lorsqu’elle cessait de veiller sur tout le monde.
Ce fut un petit commencement.
Mais ce fut le sien.
Deux jours plus tard, Thierry appela son cardiologue.
Il voulait savoir si son état nécessitait réellement une résidence médicalisée.
Le médecin l’écouta, consulta son dossier, puis lui expliqua de nouveau que son épisode d’arythmie devait être surveillé, mais que ses examens ne justifiaient pas les restrictions qu’il s’imposait.