— Non, répondit-il. Je commence seulement à comprendre ce que je n’avais pas envie de voir.
Il ne modifia pas son testament dans la précipitation. Il attendit d’avoir réuni les documents, clarifié sa situation et pris conseil. Il finit par revoir ses dispositions pour qu’elles reflètent mieux ses intentions, tout en respectant les droits de son fils et les règles applicables. Il ne fit aucune promesse à Véronique qu’il ne pouvait tenir.
Quant au projet de résidence, il visita les lieux par curiosité, puis décida de rester chez lui. Il organisa simplement des solutions de secours, au cas où sa santé évoluerait.
Il avait enfin compris qu’être prudent ne signifiait pas vivre comme s’il était déjà condamné.
Deux mois après son départ, Claire accepta de rencontrer Thierry dans un café calme près du parc de la Tête d’Or.
Elle arriva à l’heure, posa son sac à côté de sa chaise et commanda un thé.
Thierry avait maigri un peu. Il semblait moins nerveux, mais il gardait cette façon de regarder son téléphone toutes les deux minutes, comme s’il attendait une mauvaise nouvelle.
— Merci d’être venue, dit-il.
— Je suis venue pour parler. Pas pour promettre quoi que ce soit.
— Je comprends.
Il ne tenta pas de lui prendre la main.
Il lui parla de son rendez-vous médical, de ses promenades et de son organisation à la maison. Il lui expliqua qu’il avait revu son testament avec le notaire et qu’il avait clarifié ses intentions concernant la succession.
— Je ne te demande pas de revenir à cause de ça, précisa-t-il. Et je ne veux pas que tu penses que je change mes dispositions pour acheter ton pardon.
Claire le regarda avec attention.
— Alors pourquoi me le dis-tu ?
— Parce que je ne veux plus te cacher des choses importantes en espérant que tu ne les découvriras jamais.
Elle baissa les yeux vers sa tasse.
— Tu sais ce qui m’a le plus blessée ? Ce n’est pas que tu aies voulu avantager Véronique. C’est ton droit de réfléchir à ce que tu souhaites transmettre. Ce qui m’a brisée, c’est que tu aies pu me regarder après trente et un ans et imaginer que je faisais tout cela pour un appartement.
Thierry hocha lentement la tête.
— Je sais.
— Pendant des semaines, j’ai eu peur pour toi. J’ai organisé mes journées autour de tes médicaments et de tes rendez-vous. Je me suis réveillée au moindre bruit. Je me suis privée de sorties parce que tu ne voulais pas rester seul. Et lorsque j’ai découvert ce document, tu n’as pas cherché à comprendre ce que je ressentais. Tu m’as accusée.
Il avala difficilement sa salive.
— Tu as raison.
Elle sembla surprise de ne pas avoir à argumenter davantage.
— Je ne veux plus vivre comme avant, poursuivit-elle. Je ne veux plus être la seule personne responsable de ton bien-être. Je ne veux plus que chaque peur devienne une urgence familiale. Et je ne veux plus devoir prouver mon amour en m’épuisant.
— Je ne te le demanderai plus.
— Tu ne peux pas le promettre aussi facilement.
Thierry accepta la remarque sans se défendre.
— Alors je vais devoir te le montrer dans la durée.
Pour la première fois, Claire eut le sentiment qu’il avait réellement entendu ce qu’elle disait.
Elle ne rentra pas avec lui ce jour-là.
Ils se quittèrent après une heure de conversation, sans dispute, sans embrassade forcée et sans engagement qu’ils n’étaient pas prêts à tenir.
Sur le chemin du retour, Thierry ne l’appela pas pour lui demander si elle était bien arrivée. Il lui envoya simplement un message : Merci de m’avoir parlé franchement.
Claire répondit : Merci de m’avoir écoutée.
Le printemps suivant, ils ne vivaient toujours pas ensemble.
Ils se voyaient parfois, prenaient un café, parlaient avec leur fils et apprenaient à se connaître autrement que dans le rôle du mari inquiet et de l’épouse indispensable.
Claire avait repris des activités qu’elle avait abandonnées depuis longtemps. Elle avait renoué avec deux amies, recommencé à peindre et retrouvé le plaisir de partir un week-end sans devoir préparer les médicaments de quelqu’un avant de fermer sa valise.
Thierry, lui, avait appris à gérer ses rendez-vous, ses repas et ses inquiétudes. Certains jours restaient difficiles. Il lui arrivait encore de céder à la peur, mais il ne considérait plus que Claire devait immédiatement abandonner tout ce qu’elle faisait pour le rassurer.
Un soir, il l’invita à dîner chez lui.
Elle accepta.
L’appartement avait changé. Pas beaucoup : quelques plantes près de la fenêtre, une table débarrassée de ses piles de papiers et une photographie de Claire, Julien et Thierry posée sur une étagère.
Elle la remarqua.
— Je ne me souviens pas de cette photo.