— Vous devez prendre votre traitement comme prescrit, limiter les stimulants, reprendre une activité adaptée et consulter si des symptômes inquiétants apparaissent, lui rappela-t-il. Mais je ne vous ai jamais demandé de rester allongé toute la journée ni de faire de votre épouse votre seule source d’assistance.
Thierry resta silencieux.
— Est-ce que vous avez peur de mourir ? demanda le médecin avec douceur.
Il répondit presque immédiatement :
— Oui.
Puis, après un long moment :
— Et je crois que j’ai eu peur au point de rendre tout le monde responsable de cette peur.
Le cardiologue ne le jugea pas. Il lui proposa de reprendre un suivi régulier et de parler également à son médecin traitant de son anxiété.
Thierry accepta.
Après l’appel, il ouvrit son téléphone et consulta les photos de famille. Claire y apparaissait à ses côtés pendant leurs vacances en Bretagne, devant leur premier appartement, à l’anniversaire de Julien, lors d’un Noël où ils avaient reçu toute la famille.
Sur chaque photo, il remarqua la même chose : Claire souriait souvent en s’occupant de quelqu’un.
Il chercha une image récente.
Il n’en trouva presque aucune.
Cela faisait des années qu’il photographiait son fils, sa sœur, ses repas et ses voyages. Mais Claire, celle qui préparait les valises, réservait les hôtels, organisait les anniversaires et veillait à ce que tout le monde ne manque de rien, restait rarement au centre du cadre.
Il posa son téléphone.
Puis il appela un notaire.
Il ne voulait pas seulement savoir si son testament était valable. Il voulait comprendre ce qu’il avait réellement signé, ce qu’il pouvait transmettre et comment s’assurer que personne ne prendrait de décision à sa place sans les garanties nécessaires.
Le rendez-vous fut fixé au lundi suivant.
Véronique ne se contenta pas de cette première visite.
Le vendredi, elle revint avec des courses, une soupe préparée dans un récipient en verre et un sourire soigneusement étudié.
— Je me suis dit que tu ne mangeais pas correctement.
Thierry la remercia, mais ne l’invita pas à s’installer.
Elle le remarqua.
— Tu es toujours fâché ?
— Je réfléchis.
— À quoi ?
— À ce que tu attends de moi.
Son sourire disparut.
— Je ne te demande rien d’extraordinaire. Je veux simplement que tu sois en sécurité et que nous organisions l’avenir.
— Pourquoi as-tu parlé de mon appartement aux gens de la résidence ?
— Parce qu’il faudra bien payer les services si tu y vas !
— Et pourquoi as-tu évoqué un mandat qui te permettrait de gérer mes affaires ?
— Parce que tu ne peux pas tout faire seul.
— Je peux encore décider qui entre chez moi, ce que je signe et où je veux vivre.
Véronique croisa les bras.
— Tu n’es pas raisonnable.
Thierry eut un petit rire sans joie.
— C’est drôle. Claire me disait exactement la même chose quand je refusais de sortir marcher.
Sa sœur détourna les yeux.
Il poursuivit :
— Tu m’as laissé croire qu’elle voulait profiter de moi. Pourtant, c’est elle qui a payé une partie des travaux, qui s’est occupée de la maison et qui m’a accompagné à mes rendez-vous. Tu n’as jamais passé une nuit à mes côtés pour vérifier si j’allais bien. Tu n’as jamais eu à te lever pour me préparer mes médicaments.
— Je n’ai pas pu, j’ai ma propre vie !
— Je le sais. C’est justement pour cela que je ne comprends pas pourquoi tu prétends pouvoir prendre la place de Claire du jour au lendemain.
Véronique se redressa.
— Parce que, contrairement à elle, je ne t’abandonnerai pas !
Thierry la regarda longtemps.
— Alors pourquoi as-tu commencé par parler de mon appartement ?
Elle ne répondit pas.
Cette fois, il ne chercha pas à combler le silence.
— Je veux que tu me laisses tranquille jusqu’à mon rendez-vous chez le notaire.
— Tu me mets dehors ?
— Je te demande de partir. Ce n’est pas la même chose.
Elle prit son manteau et quitta l’appartement sans même emporter le récipient de soupe.
Thierry le retrouva le lendemain dans le réfrigérateur, intact.
Le lundi, le notaire examina le testament.
Il confirma que Thierry pouvait, dans le respect des règles successorales applicables, prévoir un avantage en faveur de sa sœur. Il précisa toutefois que la situation de l’appartement dépendait de son statut juridique exact, des éventuelles dispositions antérieures et des droits de son fils.
— Mais le problème principal n’est pas de savoir si vous avez le droit de favoriser votre sœur, monsieur, expliqua-t-il. C’est de vous assurer que vos décisions sont éclairées, libres et conformes à vos véritables intentions.
Thierry hocha la tête.