Julien resta devant la porte de Claire, les mains crispées, incapable de détourner le regard.

— Pourquoi tu m’as caché ça ? répéta-t-il. Tu savais que ma mère voulait qu’on se sépare, et tu m’as laissé venir déjeuner chez elle comme si de rien n’était.

Claire baissa les yeux.

— Parce que je savais ce que tu allais faire.

— Quoi ?

— Te disputer avec elle. Défendre notre couple. Puis rentrer chez toi en culpabilisant parce que tu aurais encore l’impression de choisir entre ta mère et moi.

Julien recula légèrement.

— Ce n’est pas à toi de décider ce que je peux supporter.

— Je sais.

Sa voix se brisa.

— Mais je suis épuisée, Julien. Je passe mes journées à essayer de sauver des gens qui ne me connaissent pas. Je rentre chez moi en ayant parfois encore le bruit des alarmes dans la tête. Je n’ai pas envie que notre histoire devienne une autre urgence, une autre situation où je dois constamment faire attention à ce que je dis pour ne pas provoquer une crise.

Julien ne répondit pas immédiatement.

Il connaissait cette fatigue. Il avait vu Claire s’endormir au milieu d’une phrase, oublier de manger, se réveiller en sursaut parce que son téléphone sonnait. Il savait aussi qu’elle n’avait jamais essayé de lui faire abandonner son projet de garage.

Au contraire, elle avait passé des soirées entières à l’aider à comparer les loyers des locaux, à classer ses devis et à vérifier ses prévisions de dépenses.

— Je n’ai pas refusé ce week-end de travail à cause de toi, dit-il enfin. Je l’ai refusé parce que je t’avais promis cette soirée. C’est tout.

— Je sais. Mais ta mère raconte une autre histoire, et je ne peux pas passer ma vie à prouver que je ne suis pas une menace pour tes rêves.

— Alors, tu voulais partir ?

Claire ne répondit pas tout de suite.

— Je ne savais pas encore.

Cette réponse lui fit plus mal qu’un oui.

Julien s’assit sur la petite chaise près de l’entrée. Pendant quelques secondes, il observa ses mains, marquées par des années de travail mécanique.

— Mon père m’avait appris à réparer les moteurs avant même que je sache conduire. Il disait toujours qu’une machine ne te ment pas : si elle ne fonctionne plus, il faut chercher ce qui est cassé. Avec les gens, c’est différent. Ils peuvent te sourire pendant des années et cacher quelque chose derrière.

Claire s’assit en face de lui.

— Tu crois que ta mère cache quelque chose ?

— Je ne sais plus quoi croire.

Il sortit son téléphone pour appeler son frère, mais un message venait d’arriver.

Julien, ne rentre pas chez maman ce soir. J’ai retrouvé une lettre de papa. Il faut que tu la lises avant qu’elle disparaisse encore.

Le message venait de Mathieu, son frère aîné.

Julien fronça les sourcils.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Claire.

Il lui montra l’écran.

— Mon père est mort il y a neuf ans. Quelle lettre pourrait encore nous apprendre quelque chose ?

Claire sentit un frisson lui parcourir le dos.

— Appelle ton frère.

Mathieu décrocha presque immédiatement.

— Tu es avec Claire ?

— Oui. Qu’est-ce qui se passe ?

— J’ai retrouvé la lettre dans une vieille boîte à outils de papa. Elle était glissée sous le double fond d’un coffret. Il y a mon nom, le tien et celui de maman sur l’enveloppe.

— Pourquoi tu ne l’as jamais trouvée avant ?

— Parce que maman avait gardé le coffret après sa mort. Elle m’a demandé de l’emmener au garage pour le vider. J’ai démonté le fond parce qu’une charnière était bloquée.

Un silence.

Puis Mathieu ajouta :

— Julien, je crois que maman nous ment depuis la mort de papa.

Une demi-heure plus tard, les deux frères se retrouvèrent dans le petit garage que Mathieu louait à l’extérieur de la ville.

Il avait posé sur l’établi une enveloppe jaunie, fermée par un morceau de ruban adhésif presque sec.

Julien reconnut immédiatement l’écriture de son père.

Il resta longtemps sans la toucher.

Son père, André, avait été mécanicien pendant près de trente ans. Il travaillait six jours sur sept, rentrait avec de la graisse sous les ongles et parlait peu de ses problèmes. Lorsqu’il était mort d’une crise cardiaque, Julien n’avait que vingt-trois ans.

Il se souvenait surtout de ses dernières paroles, prononcées quelques jours avant sa mort :

— Un jour, tu auras ton propre garage. Promets-moi de ne pas abandonner ce rêve.

Depuis, Julien avait fait de cette promesse le centre de sa vie.

Il avait économisé chaque prime, chaque heure supplémentaire, chaque week-end travaillé. Il avait même renoncé à plusieurs vacances pour constituer son apport.