Il croyait que son père était mort en laissant derrière lui des dettes que la famille avait dû rembourser pendant des années.

Mathieu lui tendit la lettre.

— Lis-la à voix haute.

Julien déplia les feuilles avec précaution.

Mes garçons,

Si vous lisez cette lettre, c’est probablement que je n’ai pas eu le courage de vous dire toute la vérité de mon vivant.

Je vous ai laissés croire que nous n’avions presque rien. Ce n’est pas tout à fait vrai.

J’ai travaillé pendant des années avec un ami, Bernard Lefèvre. Ensemble, nous avons acheté un petit atelier, puis un second local. Je n’ai jamais voulu que cette histoire devienne le centre de notre famille. Je voulais simplement vous laisser quelque chose qui vous permettrait de choisir votre avenir.

Julien s’interrompit.

— Quel atelier ? murmura-t-il.

Mathieu lui fit signe de continuer.

Après ma maladie, j’ai vendu une partie de mes parts pour régler les dépenses et préparer votre avenir. Le reste a été placé dans une société dont les documents sont conservés chez le notaire, Maître Renaud.

Il ne s’agit pas d’une fortune. Mais il s’agit d’un capital suffisant pour que l’un de vous puisse ouvrir un garage sans devoir sacrifier toute sa jeunesse à économiser.

Julien sentit sa gorge se serrer.

Il avait passé neuf ans à croire que son père n’avait rien pu lui laisser.

Il reprit la lecture.

J’ai demandé à votre mère de conserver les documents jusqu’à ce que vous soyez prêts. Elle sait où ils se trouvent.

Mais je dois vous prévenir d’une chose. Peu avant ma mort, j’ai découvert que des retraits avaient été effectués sans que j’en sois informé. Je n’ai pas eu le temps de vérifier qui en était responsable. Je ne veux accuser personne sur la base de soupçons.

Si le capital a disparu, demandez les relevés et les actes originaux. Ne vous contentez pas de ce qu’on vous racontera.

La main de Julien trembla.

La dernière page contenait quelques lignes supplémentaires.

Julien, je sais que tu veux ouvrir ton propre garage. Ne passe pas ta vie à croire que tu dois souffrir pour mériter de réussir. Le travail est une dignité, pas une punition.

Et si un jour tu rencontres quelqu’un qui t’aime sans chercher à te posséder, ne la laisse pas payer pour les erreurs que tu n’as pas encore eu le courage d’affronter.

Votre père,

André.

Le silence envahit l’atelier.

Julien relut la dernière phrase.

Puis il posa la lettre.

— Pourquoi maman ne nous a-t-elle jamais parlé de ça ?

Mathieu se passa les mains sur le visage.

— Parce que je crois qu’elle avait peur que nous découvrions ce qui était arrivé à l’argent.

Il sortit une deuxième feuille de sa poche.

C’était une copie d’un document notarié, daté de quelques mois avant la mort d’André. On y mentionnait une participation dans une petite société immobilière détenant deux locaux commerciaux et une somme placée sur un compte dédié.

Le montant exact devait être confirmé par les archives bancaires et notariales, mais les premières estimations faisaient apparaître une valeur bien supérieure à ce que les deux frères avaient imaginé.

— Tu savais que papa possédait ça ? demanda Julien.

— Non. Mais j’ai appelé le notaire dont le nom apparaît dans la lettre. Sa secrétaire a retrouvé le dossier. Elle ne pouvait pas me communiquer tous les détails sans vérifier notre identité, mais elle a confirmé que les documents existaient.

Julien se leva brusquement.

— Et maman nous a laissé travailler comme des idiots pendant des années en nous faisant croire qu’on devait repartir de zéro ?

Mathieu le retint par le bras.

— Attends. On ne sait pas encore ce qu’il s’est passé. Papa lui avait confié les documents. Peut-être qu’elle a utilisé l’argent pour rembourser des dettes. Peut-être qu’il y a une autre explication.

— Alors pourquoi elle n’a rien dit ?

— C’est justement ce qu’on doit découvrir.

Julien pensa à Claire.

À son visage épuisé après quatorze heures aux urgences.

À la façon dont elle avait refusé de lui demander de sacrifier son avenir pour elle.

Et à sa mère, qui avait tenté de convaincre Claire qu’elle était responsable de chaque occasion professionnelle qu’il laissait passer.

Une colère froide monta en lui.

Il n’appela pourtant pas sa mère.

Il appela Maître Renaud.

Le lendemain, le notaire confirma l’existence du dossier successoral et expliqua aux deux frères les démarches nécessaires pour en obtenir une copie complète. Il ne tira aucune conclusion sur la destination de l’argent : les documents devaient être comparés aux relevés bancaires, aux actes de cession et aux éventuelles dépenses engagées après la mort d’André.

Mais un premier élément apparut.

Une partie des parts de la société avait été transférée quelques mois après le décès à une entreprise appartenant à un cousin d’Hélène.